Arles-sur-Tech antan

01 novembre 2013

 

Arles-sur-Tech pendant les années 1920-1940: un village plein
de vie.
De nombreux commerces, plusieurs industries: chocolateries,
scieries, forges, moulins.
Roger Rudelle nous décrit avec un style alerte rempli de
réalisme la vie de chaque jour: travail, loisirs, fêtes,
coutumes, évènements sportifs.
Il nous fait rencontrer les personnages typiques de cette
époque.
Puis, octobre 1940, la catastrophe, le grand aïguat. Le Tech
et le Riuferrer dévastent et détruisent tout. Finies les
industries, la main d'oeuvre doit s'exiler et, peu à peu,
beaucoup de commerces fermeront. Roger Rudelle nous fait
revivre ces terribles moments, comme si nous y étions.
La vie reprendra, différemment. Le Tech et le Riuferrer se
referont un nouveau lit, le village une nouvelle beauté. Les
Arlésiens, toujours attachés aux coutumes ancestrales, iront
de l'avant et progresseront.
Arlésiens, en lisant ce texte, vous partagerez sans doute avec
Roger Rudelle ce sentiment de fierté de vivre dans un village
si attachant. Amis visiteurs, vous n'en aurez que davantage
envie de découvrir les trésors de notre commune et du Haut-
Vallespir et, pourquoi pas, d'y demeurer.

Roger RUDELLE
ARLES-SUR-TECH
MON VILLAGE
31 octobre 2013

PRÉFACE
Comme Alphonse Daudet qui écrivit dans une de ses "lettres de mon moulin"
que "qui n'a vu Avignon au temps des papes n'a rien vu", je me hasarderai à
dire que "qui n'a vu Arles-sur-Tech avec son splendide cloître gothique, sa
cathédrale, ses gorges de la Fou, sa Sainte Tombe et son hôtel de ville-château
au milieu de son parc et ses conifères géants qui exhalent un parfum bucolique
du passé ne peut prétendre connaître l'âme catalane et son mystère".
Promeneur, vas-y! Promène-toi dans la vieille ville et regarde!.. et comme tous
les autres, tu seras envoûté!
Roger Rudelle


ARLES-SUR-TECH – MON VILLAGE !!
Je suis donc vieux depuis fort longtemps puisqu’on est vieux, paraît-il,
lorsque le poids des souvenirs dépasse celui des espérances.
Arles-sur-Tech, mon village !
Je n’y réside plus depuis une éternité. Pendant une trentaine d’années,
j’ai quitté la France continentale pour revenir ensuite au pays… mais
ailleurs ; le hasard et peut-être aussi le destin ont voulu qu’il en soit
ainsi.
Sauf mon regretté cousin Roland, à la tête peut-être un petit peu trop
près du bonnet, qui avait d’après ce qu’on m’a dit très mal vécu l’éviction
d’un de ses amis de la tête de la municipalité et qui, depuis, allait
souvent à la mairie exhaler sa rancoeur et exprimer ses doléances… et
ses deux frères, les talentueux charcutiers de « Can Guêtes », l’une des
maisons de cochonnaille les plus anciennes du Vallespir, je n’ai aucune
attache parentale dans la commune. Pourtant, j’y vais assez souvent,
parfois pour une fête, parfois pour un enterrement, le plus souvent pour
rien… si ce n’est pour y retrouver des souvenirs aussi vivaces que
nombreux. Souvenirs d’enfance, d’adolescence ; souvenirs de la
«retirada», de « l’aiguat », de la guerre, de l’occupation, des fêtes…
souvenirs de toutes sortes qui se bousculent, se télescopent dans ma
tête, qui m’enserrent, qui me rajeunissent, me prennent à bras le corps
et ne me lâchent plus dès que j’ai franchi le « Pont neuf ».


JEUX D'ENFANTS
Il ne reste guère de mes amis, de mes camarades, garçons et filles de
ma génération, ceux et celles qui allèrent en classe avec Messieurs
Saunières, Rougé, Casteil, Salvat, ou Mesdames ou Mesdemoiselles
Delmau, Capdeville, Fayolle, Dufau, Gély, plus tard Bonaure, et tous et
toutes les autres. Des enseignants aujourd’hui disparus, comme
disparaissent, hélas trop vite, ceux qui, en leur temps, furent leurs
élèves. Ces fantastiques instituteurs et institutrices qui ne ménageaient
ni leur temps ni leur peine et dont le bonheur suprême était atteint
lorsqu’ils amenaient sans « casse », le plus grand nombre d’élèves au
certificat d’études – celui que les non redoublants passaient à douze ans
et que cinq fautes dans une dictée de trois-quarts de page éliminaient
impitoyablement…

Il m’arrive souvent de me promener dans les venelles de la vieille ville,
seul, sans personne pour me distraire, en tête-à-tête avec moi-même et
avec le passé.


A chaque rue, à chaque venelle, à chaque place, à chaque placette, me
lient des souvenirs, parfois de simples détails depuis longtemps oubliés,
qui ressurgissent brusquement : c’est le parc de la mairie, pour moi
toujours demeuré « le château », acheté dans le courant des années
1930 par la municipalité et mis à la disposition des grévistes de la
chocolaterie en 1936… ce qui permit à Léon Cantaloup, « le patron » qui
résidait « au Palau » situé juste en face – au cas où il n’en aurait pas
connu les paroles – d’apprendre l’Internationale que ses ouvriers
chantaient à longueur de journée.


Mes camarades d’alors dont la plupart ne sont plus là depuis fort
longtemps, ressurgissent brusquement du passé en l’embellissant ; ils
me hèlent, me bousculent, rigolent et je ris avec eux ; soudain, le temps
est aboli. Mes chers amis, on m’avait menti en me disant que vous aviez
quitté cette terre pour un monde qu’on dit meilleur. Je vous revois tels
que vous étiez, tels que nous étions, tels que pour moi, gravés dans ma
mémoire, vous êtes restés pour l’éternité…


C’était avant octobre 1940, avant « l’aiguat », lorsque, sauf les jeudis de
pluie quand le merveilleux cloître gothique attenant à l’église était notre
cour de récréation, notre terrain de jeux, c’était la « plaça de l’hospital »
- aujourd’hui parking – en référence au rudimentaire hospice voisin,
l’ancêtre de l’actuelle maison de retraite Baptiste Pams, à l’époque,
après Perpignan, l’un des premiers établissements de ce genre du
département.
Il n’y avait pas d’obèse parmi nous ; la graisse ne nous embarrassait pas.
C’était le saute-mouton, « les barres » la cachette, les gendarmes et les
voleurs, deux jeux qui étaient jumeaux et presque identiques ; on se
cachait n’importe où ; nous n’étions pas regardants : entrées aux soussols
de maisons habitées dont le rez-de-chaussée était le plus souvent
réservé à l’élevage de lapins ou d’un cochon, ou des deux ; dans des
«cagibis» attenants parfois à des ruines dans lesquelles des générations
successives avaient jeté tout un tas d’immondices et déposé des
vieilleries dont on ne savait que faire et que les années et l’humidité
avaient transformé en dépotoir repoussant et nauséabond, dans
d’anciennes remises délabrées qui servaient parfois de refuge à toute
une nichée de chiens… et dont nous ressortions couverts de puces…
Alors, on filait au Durdull, cette source souterraine à laquelle on
accédait par un escalier, à une vingtaine de mètres du renommé Hôtel
des Glycines, qui débitait en permanence des flots de la grosseur des
biceps d’un avant de rugby. On secouait nos habits comme des drapeaux
qui claquent au vent et on noyait les puces en mettant nos jambes sous
les fontaines… et si on transpirait comme c’était souvent le cas, nous
nous abreuvions comme des animaux. Plus tard, cette source fut
décrétée dangereuse et interdite à la consommation. Depuis la nuit des
temps et avant la réalisation du « projet fontinal », au cours des années
1930, elle était utilisée par un tiers du village, dont elle était peut-être à
l’origine de la fondation… et qu’on sache, personne n’était mort à cause
de cela… Depuis, imperturbable, cette source continue à déverser son
eau fraîche et limpide qui ne sert plus à rien…


Parfois, les plus légers d’entre nous et donc les plus souples et peut-être
aussi les plus hardis, nous nous calions au-dessus du vide, à cinq ou six
mètres du sol qui n’était autre qu’un égout, en position assise, adossés
au mur d’un immeuble, jambes repliées et pieds fortement appuyés sur
la façade nord de ce qui était alors le garage atelier Jorda. Jouant
alternativement des jambes et du dos, nous nous déplacions dans tous
les sens dans cette position qui n’était pas sans risques. Bien visibles,
mais intouchables, nous narguions les plus grands ou les plus poltrons.
D’autres fois, nous nous cachions au rez-de-chaussée d’une immense
bâtisse qui jadis, d’après « les vieux », fut une caserne de gendarmerie,
dont la porte, qui n’était pas toujours verrouillée, servait d’entrepôt à la
chocolaterie Cantaloup qui y entreposait des centaines de sacs de
cabosses de cacao ; parfois et même souvent, quelques uns, déchirés,
laissaient échapper leur contenu. Je ne pouvais m’empêcher de goûter le
cacao, bien que sachant, par des expériences précédentes, que ce
n’était pas bon… me disant que peut-être, depuis la dernière fois, le goût
avait changé. J’étais toujours déçu. Je me demandais comment le
chocolat qui est délicieux et qui était à la base de nos goûters
quotidiens pouvait être fabriqué avec « ce truc » immangeable. Je jurais,
une fois de plus, que je n’y goûterais plus.


Je les revois, tous ces amis d’enfance, ces habitués de la place de
l’hospice, tous ou presque aujourd’hui disparus et la plupart, depuis fort
longtemps : Roger Sunyach, qui nous dépassait de la tête et des épaules
et qui, lors de la construction de cabanes sur les berges du Tech,
soulevait et transportait des pierres dont le poids aurait rebuté
beaucoup d’adultes ; Joseph Mainégra « En Jépé », orphelin de mère,
élevé à la va-comme-je-te-pousse par ses soeurs, au visage éveillé et pas
toujours très propre de petit Gavroche catalan ; René Derramond, qui
goûtait avant les propriétaires tous les fruits précoces de la commune ;
Philippe Carréras, agile comme un sapajou, d’une adresse diabolique aux
billes, brillant dans tous les jeux… mais ancré à la dernière place de la
classe comme une arapète sur un rocher ; Philippe Tixador, le plus gros
et le plus volumineux d’entre nous ; René Valls, beaucoup plus connu
sous le sobriquet de « Pinder », René Poch du célèbre café du centre
d’Arles ; Jean Py, indispensable parce qu’il possédait un ballon et qui
aimait bien se faire prier comme une madone pour qu’il l’apporte et
pourtant, il en mourait d’envie ; les frères Torras, Quirce et François,
auquel une malencontreuse piqure de guêpe en plein visage avait donné
des allures d’un fils de l’empire du soleil levant et lui avait valu
définitivement le surnom de chinois… et puis, il y avait les autres, les fils
de famille dont les parents avaient les moyens de les envoyer en internat
au collège de Perpignan. Ceux-là, on ne les voyait qu’en période de
vacances ; l’un d’eux était Jean Oms… curieusement connu à Arles sous
le nom de PARENT, qui était celui de sa mère à tel point qu’au village, si
quelqu’un l’avait appelé par son nom : Oms, il ne se serait peut-être pas
retourné. C’était le fils et le petit-fils du magasin de tissus « Au Bon
Marché » dont le rayonnement éclaboussait le canton.
En été, Parent faisait partie de tous ceux, qui comme moi, fréquentaient
assidûment la rivière, « Els asqueixos ». Sauf quelques rares allergiques
à l’eau, on y retrouvait tous les habitués de la place de l’hôpital. Parent,
c’était un copain ; quelqu’un sur lequel on pouvait compter et il le
démontra plus tard, sur les terrains de rugby. Ce n’était pas un trouillard.
Malgré sa taille relativement modeste pour le poste qu’il occupait (3è
ligne aile), il ne se cachait jamais derrière un partenaire lorsque « ça
chauffait ». Il ne provoquait jamais la bagarre, mais lorsqu’elle éclatait, il
ne faisait pas les bordures. Il était toujours au centre de l’action… Lui
aussi, hélas, disparu depuis bien longtemps.

« Els asqueixos ». C’était un endroit idyllique ; notre lieu de baignade
préféré, très près du village ; une magnifique piscine naturelle, limpide
comme un miroir, enchâssée comme une pierre précieuse entre des
rochers de la taille d’un immeuble, qui servaient de départ aux
plongeons les plus audacieux… sur lesquels on s’allongeait comme des
lézards. Après des coups de soleil mémorables, ceux qui avaient le teint
clair avaient la peau qui s’épluchait comme une pomme de terre
nouvelle. Aux « asqueixos », on était catalogué nageur lorsque, pour la
première fois, on « descendait le courant » ; il faut avouer qu’au coeur de
l’été, il n’était pas bien fort. Nous y étions le plus souvent nus comme
des vers. Tout le monde n’avait pas un maillot et ceux qui en
possédaient un, ne le mettaient pas, pour être comme les autres.
Parfois, quelqu’un criait « Al Rec », « Al Rec » et une frénésie collective
s’emparait de tout le monde. On se précipitait « Al Rec », dont l’entrée
se situait sur la berge opposée, à une trentaine de mètres de la « Gorga
». C’était un canal artificiel qui alimentait la turbine de la chocolaterie
Cantaloup, sise non loin. Le courant était extrêmement rapide et on
arrivait vite au terminus. Quelquefois, une des vannes situées sur le
parcours était ouverte et sous la pression de l’eau, on se trouvait
propulsé sans ménagement dans le lit de la rivière couvert de bleus et
d’égratignures. « L’Aiguat », la crue de 1940, détruisit « Rec » et
chocolaterie et aplanit cette « Gorga » qui, petit à petit, se reforma sans
jamais redevenir ce qu’elle était.


Les « Asqueixos » étaient parfois un lieu de batailles rangées. Ceux qui
étaient dans le pré, à l’orée du « Rec », commençaient à lancer quelques
pommes à ceux demeurés sur le rocher qui ripostaient. Les premiers
n’étaient pas en manque de munitions… cueillies directement sur le
pommier le plus proche ; les autres, ceux d’en face, étaient obligés de se
servir des mêmes projectiles, ce qui obligeait le groupe à se scinder en
deux : les tireurs, sur le rocher, les pourvoyeurs dans le gouffre
récupérant les pommes pour les passer avec des relayeurs à leurs
camarades. Il arrivait parfois que ça se gâtait car recevoir en pleine
poire une pomme encore verte ou pas tout à fait mûre n’allait pas sans
provoquer quelques dégâts. On gesticulait sur le rocher 'la penya' pour
demander l’armistice et on criait ; les autres, persuadés qu’on les
narguait, ajustaient le tir de plus belle… jusqu’à ce qu’ils comprennent
qu’il y « avait un blessé »…
Le propriétaire du pré, M. Malaviale (le père de Max) ne cueillait jamais
une pomme sur l’arbre qui fournissait les munitions et c’étaient « des
reinettes du Canada »… mais jamais plainte ne fut déposée et jamais
nous n’eûmes à faire à lui ! Ce pommier – il est vrai qu’il y en avait
beaucoup d’autres – était sacrifié ; c’était la tradition !


LES COMMERCES


Arles, comme la plupart des villages, vivait en autarcie ; on y naissait,
on y faisait la communion, on y passait le certificat d’études, et y
travaillait, on s’y mariait… et on y mourait. Les « grandes surfaces »
actuelles n’existaient pas ; les petits commerces étaient nombreux ; la
nourriture de base était le pain et on y comptait pas moins de cinq
boulangeries ; pains de 1kg, 1,5kg, 2 ou 3 kg, de forme variable : ronds,
mi-longs ou relativement longs. On les pesait comme de l’or et on
complétait le poids par un morceau qu’on rajoutait « la tourne » pour
équilibrer la balance. Quelques personnes achetaient parfois un demipain
et certaine boulangère qui connaissait à fond les facultés
intellectuelles de sa clientèle, enfonçant les Pythagore, Tallès et autres
grands mathématiciens de l’Antiquité qui s’étaient cassé les dents à
essayer de démontrer la quadrature du cercle, réussissait le tour de
force de tirer trois demis d’un entier, à la grande joie de son tiroir-caisse,
qui en béait d’admiration.


Les épiceries aussi étaient nombreuses ; une bonne douzaine, peut-être
davantage en tenant compte des sociétés (ou succursales) telles que «
l’Abeille d’or » tenue par la famille Navarre d’abord, puis par Marie et
Lucien Guichet ensuite ; les « Docks méridionaux » où officiait
Christine ; la « Coopé », la « Ruche du Midi » gérée par Jeanne Vile, dite
« Jeanne de la Ruche ». Pour tout dire, chaque quartier avait la sienne…
Mais, parmi toutes, une émergeait nettement ; inconnue de tous les
Arlésiens sous son nom officiel d’«Epicerie Paul Molins », elle était
célèbre sous son appellation locale et naturellement catalane de « Can
Pau ».
« Can Pau », c’était une institution. Pour raconter « Can Pau », il faudrait
du talent. Il faudrait Alphonse Daudet ou Ludovic Massé. « Can Pau »,
c’était le souk ; l’ancêtre des grandes surfaces actuelles, sauf que tout
s’y vendait au détail : légumes secs, petits pois entiers ou cassés,
lentilles, haricots, pois chiches, pâtes, riz, café, contenus dans des sacs
béants rangés le long d’un mur ; l’huile, dans un bidon de 50 litres muni
d’un robinet, posé sur un rondin de bois, au-dessus d’un récipient destiné
à récupérer quelques gouttes… et une poignée de sciure pour absorber
les tâches ; les morues sèches, larges comme une feuille de journal,
accrochées à une planche, derrière le comptoir, superposées comme les
calendriers des ex PTT que d’année en année, sans le vouloir, on
collectionne. Si on n’y prenait garde on donnait, du visage ou de la tête,
sur un régime de bananes suspendu à une poutre, et placé sur des
étagères, il y avait de tout : des bocaux remplis de vanille et de cannelle,
voisinant avec des boîtes de pâtes, de farine, de chicorée, de conserves
de toutes sortes, au milieu d’un assortiment de bonbons. On y vendait
même des sardines à l’huile à l’unité et lors des fêtes de fin d’année, on y
détaillait le « touron », ce dessert catalan inséparable des fêtes de Noël.
Sur un immense comptoir en bois, patiné par les ans et par des
générations, sous cloches de verre, reposait toute une série de
fromages, que naturellement on vendait aussi au détail, aujourd’hui, on
dirait « à la coupe », les plus consommés à l’époque : le gruyère, qu’en
catalan on appelait « Grillère », le hollande, plus connu sous le nom de «
fromage rouge », le Cantal surnommé « fromage gras » voisinaient avec
une motte de beurre qu’on coupait avec un fil que « Can Pau » n’avait
tout de même pas inventé !


« Can Pau », c’était aussi un bureau de tabac, je ne sais à quel titre,
peut-être à cause de l’époux que Marie s’était déniché on ne savait trop
où. Vêtu presque toujours de kaki, col cassé, il avait tout l’air d’un
ancien militaire, peut-être un colonial. Tout un angle de la boutique était
réservé au tabac : le « gris », 40 grammes de « scaferlati ordinaire », le
plus vendu, qui valait cinquante sous ; ce « gris » comme dit la chanson
« que l’on prend dans ses doigts et qu’on roule… et qui vous laisse un
goût presque louche de sang, d’amour et de dégoût dans la bouche » ; le
« bleu », un peu plus cher et hormis les « najas » et deux ou trois
marques américaines, toute la série de cigarettes françaises : pour les
moins fortunés, car on ne roulait pas sur l’or dans les années 30 ; les «
parisiennes » paquet de cinq cigarettes vendu une quinzaine de sous ;
les « élégantes », paquet de vingt, à quarante-cinq sous et les «
gauloises bleues », cinquante sous, ainsi que les gauloises « jaunes ou
vertes », bien plus chères et les « gitanes » dans leur emballage
cartonné. Mais à « Can Pau », on détaillait aussi par vingt-cinq grammes
le tabac gris qu’on retirait d’un bocal qu’on maintenait toujours plein à
moitié et qu’on humectait copieusement car l’eau était beaucoup moins
chère que le tabac. On le mettait dans une poche conique qu’on pesait
comme de l’or sur une balance de précision.


Tout ceci donnait à cette épicerie une odeur étrange, une sorte de
parfum exotique constitué d’un amalgame d’effluves différents, de
morue, de légumes secs, d’huile, de fromages, de bananes, de cannelle,
de vanille, de chocolat, d’olives, de saucisson sec… une odeur spécifique
de « Can Pau ». Un fumet à dérouter les plus affutés des nez
professionnels des parfumeries de Grasse (Alpes-Maritimes). N’importe
quel Arlésien ou Arlésienne conduit les yeux bandés à « Can Pau »,
après avoir reniflé trois secondes, aurait été à même de révéler le lieu
où il se trouvait. Ça sentait le pays, ça sentait l’Espagne, ça sentait
l’Afrique, ça sentait l’Asie, ça sentait « Can Pau ».
J’avais toujours été intrigué par la présence de la balance Roberval sur
le comptoir ; elle me laissait perplexe, me demandant chaque fois quelle
était son utilité… et si on savait s’en servir. J’y allais assez souvent
acheter vingt sous de fromage, en précisant « de la croûte » car on en
avait davantage, ou vingt sous de saucisson. Je pense que Marie n’avait
aucune idée du rapport prix et poids. Elle raflait un poids au hasard
qu’elle mettait sur un plateau et coupait au petit bonheur la chance un
morceau de fromage ou de saucisson qu’elle plaçait sur le plateau
opposé. Parfois, mais rarement, l’équilibre n’était pas rétabli, mais le
plus souvent le plateau descendait si brutalement que le choc faisait
bouger le poids de l’autre côté. Dans les deux cas, on enveloppait
fromage ou saucisson qu’on vous remettait. A « Can Pau », on ne
rectifiait jamais le poids. On ne pesait toujours qu’une seule fois. Si
c’était un peu « juste », tant pis ; si c’était presque comme toujours
l’inverse, tant mieux. De toute façon, je payais vingt sous (un franc).
Cette épicerie était placée à un endroit stratégique. Pour tous les
enfants de la commune se rendant à l’école, en termes militaires, on
dirait que c’était un point de passage obligé sauf pour les élèves des
mas et des hameaux situés à l’est de la ville. Ceux du Pont Neuf : Llense,
Lucien Aspar, Joseph Guillaume, les frères Clos, du « calciner », Ribes
de « Bonabosc », les frères Pineda, dont l’un, mon ami René, à peine âgé
de 14 ans, devait disparaître tragiquement lors de la grande crue de
1940 (l’aïguat), du Molinot, Puigmal de « Can Truge » prenaient un
raccourci en longeant le vieux cimetière. Comme on vendait aussi des
bonbons à « Can Pau », on s’y arrêtait dès qu’on avait quelques sous
dans la poche. Il y avait des minuscules bonbons différemment colorés
qu’à cause de leur forme nous appelions « mongètes » (haricots) ; c’était
les plus communs. Les plus convoités, des petits caramels durs, carrés,
plats, à la couleur et au goût délicieux de café au lait et ceux dits «de la
Calabre», sortes de minuscules barquettes de gomme incrustées
d’imperceptibles cristaux de sucre, qui imprégnaient la bouche d’une
saveur de goudron qui persistait très longtemps.


On en achetait cinq sous, lorsqu’on les avait, ce qui n’était tout de même
pas courant… et même lorsqu’on possédait dix sous, ce qui était encore
plus rare, on en achetait deux fois cinq sous. La raison en était simple.
La plus élémentaire logique eut voulu que pour dix sous, on en eut le
double que pour cinq sous ; c’était l’inverse. La logique et « Can Pau » ne
faisaient pas toujours bon ménage et aussi bizarre que cela puisse
paraître, pour dix sous, on en avait la moitié moins que pour cinq. Cinq
sous, Marie prenait une bonne poignée de bonbons, en rajoutait souvent
quelques-uns et enveloppait dans une feuille de papier. Lorsqu’on en
prenait dix sous, elle se servait d’une toute petite poche portant
l’inscription « bonbons fins » et elle les pesait, posant sur le plateau de
la balance un poids ridiculement petit. Tout le monde avait rapidement
trouvé la parade qui consistait à fractionner l’achat en deux fois cinq
sous. Lorsqu’au début, Marie, surprise par ce procédé demandait
pourquoi deux fois cinq sous au lieu d’une fois dix, on lui répondait que
«c’était aussi pour un copain». Elle ouvrait des yeux tout ronds,
accompagnés d’un signe de tête signifiant qu’elle comprenait. Elle ne se
douta jamais de l’astuce…


Le magasin Delbourg était contigu à « Can Pau ». Il était tenu par les
soeurs Pompidor : Marguerite, veuve Delbourg ; n’ayant jamais connu son
mari, dans ma tête d’enfant, je pensais qu’elle était veuve sans avoir
jamais été mariée, et Baptistine, dite « Titine ». Elles étaient
inséparables. Chez Delbourg, c’était une mercerie, mais on y vendait
aussi quelques friandises ; nous y allions parce que c’était le seul
endroit où on trouvait du « Zing-Zing Gomme », comme à Arles, on
n’appelait pas encore le chewing-gum.


Chez Delbourg, le plus difficile, c’était d’y pénétrer, tellement il y avait
des montagnes de boîtes, de cartons entassés en équilibre plus ou
moins instable, où tout semblait devoir s’écrouler au moindre choc. Il y
avait deux entrées opposées ; pour traverser le magasin, il fallait se
faufiler acrobatiquement dans une tranchée d’emballages de toutes
sortes, suivi ou précédé par une des deux soeurs, bras tendus à droite et
à gauche pour sécuriser le passage… tant et si bien qu’elles finirent par
condamner définitivement la porte arrière tout comme depuis fort
longtemps avait été condamné l’escalier d’accès à l’étage par un
amoncellement d’emballages divers.


Chez Delbourg, la cliente qui se présentait n’était jamais servie sur le
champ ; on l’invitait à repasser « parce qu’on savait » qu’on avait ce
qu’elle désirait… mais qu’il fallait qu’on le cherche et chercher dans ce
fouillis, sans risquer d’être enseveli sous des boîtes, nécessitait du
temps et une bonne dose d’habitude. Comme peau de chagrin, la place
libre ayant fini par se réduire à deux ou trois mètres carrés, juste ce qu’il
fallait aux deux chaises des soeurs, elles finirent par recevoir la clientèle
sur le seuil, puis carrément sur le trottoir.


Il y avait aussi Fine Valéry, ronde, grassouillette, à la poitrine opulente
que contenait difficilement le corsage tendu à fond comme la corde d’un
arc. Elle avait ouvert boutique au « Joc de pilota ». Elle y vendait ce
qu’on appelait alors des « fantaisies » mais aussi quelques sucreries.
Chez Fine, nous regardions beaucoup, mais on achetait peu ; c’était
cher. On y trouvait surtout des « négus » à cinq sous, sorte de gomme
très dure à l’effigie d’une tête d’africain. Un « négus » déformait la
bouche et durait toute une après-midi. Fine était aux aguets et personne
–même les plus malins- n’avait jamais réussi à lui carotter le moindre
bonbon.
Dans les années trente, c’était le début de la loterie nationale et telle
épicière du village, astucieuse mais inconsciente, achetait un billet
entier… et le détaillait. Les mauvaises langues prétendaient qu’elle le
morcelait en douze « dixièmes ». A part quelques rares remboursables,
qui d'ailleurs ne gagnèrent jamais, cette pratique fut vite abandonnée.
Arles détenait peut-être le record départemental du nombre de débits de
boissons. En tenant compte des hameaux et des écarts « la Vaixeria », «
la Cazotte », « Can Partère », plus d’une vingtaine pour une population
de 2 500 habitants. Ce n’était pas si mal ; dans le nombre figurait même
une « maison close » : « la Riviera », qui le devint définitivement lors de
la promulgation de la loi Marthe Richard.


Certains étaient caractéristiques et méritent qu’on leur consacre
quelques lignes. D’abord, l’hôtel Sola, fréquenté uniquement par
l’aristocratie arlésienne. Il se démocratisa après la guerre au point de
devenir le point de départ de toutes les « Carnavalades » locales. Au
centre du village, rue des fêtes, à une trentaine de mètres de la place, il
y avait « Can Faig » du nom du propriétaire du débit et de la plus belle
moustache de la commune. C’était au début de la toute jeune SFIO qui
en était à ses balbutiements et à son insu peut-être « Can Faig » en était
progressivement devenu le nombril. Lors des campagnes électorales,
c’est de « Can Faig » que partait le député de la circonscription pour se
rendre à la « Salle de la Crypte », entouré de sa garde prétorienne
locale, ravie et flattée de s’exhiber en si haute compagnie.


J’habitais à côté. Ce débit comportait deux salles dont l’une était en
même temps la cuisine des tenanciers qui y vivaient, mêlés à la clientèle
comme poissons dans l’eau.


Le fond de la première salle était meublé par une table ronde, à
proximité d’un des premiers postes de radio d’Arles, une « TSF » comme
on l’appelait alors, surmontée d’une antenne amovible (que je pensais
constituée de crins de cheval…) qu’on entendait difficilement et qu’on
écoutait surtout lorsqu’elle retransmettait un match de rugby de l’USAP.
Le dimanche après-midi, à partir de quatorze heures, et quelle que fût la
saison, cette table ronde était intouchable. Il ne serait jamais venu à
l’idée à qui que ce soit de s’y attabler. Elle était réservée à un groupe
d’amis que je considérais comme des gens « d’un certain âge », toujours
les mêmes. Après six journées de travail d’une dizaine d’heures, cette
table ronde constituait leur paradis dominical. Il y avait Jacques Molins,
le grand-père de Raoul, l’ex-premier magistrat de Tresserre, Pierre
Bizern dit « Pierru », tous deux artisans tonneliers, l’un au fond du « Joc
de Pilota », face aux Glycines, l’autre devant la charcuterie « Can Guêtes
» ; Pierre Prats (en Pere), contremaître à la « toile », les tissages CAMO,
et deux ou parfois trois autres. Ils arrivaient tous à peu près en même
temps avec du pain, de la charcuterie et un morceau de fromage ; vers
quinze heures trente, seize heures, ils goûtaient avec ce qu’ils avaient
apporté, qu’ils faisaient descendre à grands coups de rouge du « poró »,
les yeux mi-clos, coude bien levé… et puis jusqu’à sept heures du soir, ils
chantaient. Chacun avait son répertoire immuable. Tous les dimanches,
on chantait les mêmes chansons. Comme j’habitais tout près –d’ailleurs,
on les entendait de la rue- j’allais souvent les écouter ; j’avais vite fini
par les connaître toutes, à tel point que parfois si l’un des chanteurs
avait un trou de mémoire, mentalement, je lui soufflais la suite. « Can
Faig » ayant la réputation d’être anti clérical, « Pierru » commençait par
la sienne qui maltraitait un peu la « calotte» :
« Jamais on a vu, jamais on ne verra,
Un si modeste sa-a-ge, un si beau cu
Un si beau-cu, un si beau curé de villa-a-age »
Le « curé du village », qui rendait même la justice, et dociles, les
paroissiens se soumettaient.
« A l’arrêt du cu, à l’arrêt du cu
A l’arrêt du curé du villa-a-ge »
Et bien d’autres couplets du même tonneau.
Quand il s’arrêtait, chaleureusement applaudi par ses amis, un autre
commençait en entonnant « l’aveugle » :
« Jeee sens qu’elle doit être belle,
Mais hélas, moi je ne la vois pas »
Et quelques larmes se mêlaient alors aux applaudissements et François
Faigt lui-même, ces dimanches, faisait partie intégrante du groupe,
oubliait qu’il était chez lui et devenait client de son propre café, laissant
la clientèle qui affluait à son épouse et à la fille Anna, peut-être
nostalgique de quelque belle italienne qu’il avait connue dans sa
jeunesse, y allait de la sienne avec :
« Mirella, Mirella, ma joli-i-ie,
Toi la plus belle de l’Itali-i-ie
… et si les applaudissements étaient nourris, il remettait ça avec un
refrain où il était question d’une « chose que la belle avait cachée… dans
son corset ».
Ces chansons dominicales de « Can Faig », pour les avoir entendues si
souvent avaient tellement marqué mon enfance qu’il m’arrive encore,
parfois, de les fredonner.
« Can Calones », c’était un autre bistrot marquant de la commune.
Aucune comparaison avec « Can Faig ».
« Can Calones », c’était le bouge, c’était l’hostal avec tout ce qu’en
catalan, ce terme a de péjoratif. Un estaminet comme un mouchoir de
poche sans qu’on puisse y établir le moindre courant d’air . Une tanière.
Les dimanches, en fin d’après-midi, la fumée y était tellement dense
qu’on n’y distinguait que des silhouettes ; il fallait un moment
d’accoutumance pour commencer à reconnaître les visages. Il était tenu
par une veuve déjà âgée, Marguerite, laquelle en attendant un nouvel
arrivant, faisait souvent le quatrième au « truc » et au « tutti » qui se
jouaient avec les cartes catalanes. Les cartes dites « françaises »,
comme d’ailleurs presque partout, y étaient inconnues… et inutiles ;
rares étaient ceux qui en connaissaient le moindre jeu. A « Can
Calones », on y servait surtout du vin et naturellement il ne s’y parlait
que catalan. On y commandait « un got » (un verre) « un mesuret » (25
cl), une « chopine » (1/2 litre)… et si on était nombreux, un litre ; le litre
catalan et le litre français se prononçaient de façon identique. On y
servait aussi « Algune mija » (quelque pastis), peut-être sans posséder
la licence adéquate, mais les gendarmes étaient assez coulants. « Can
Calones », c’était la réplique des assommoirs décrits avec tant de verve
par Emile Zola dans sa série des « Rougons Macquart ».
Il y avait toujours quelqu’un à « Can Calones » ; le pivot de sa clientèle
était constitué par les pensionnaires de l’« hôpital », situé à quelques
encablures, l’ancêtre de l’actuelle maison de retrait Baptiste Pams.
En catalan, on disait qu’à « Can Calones, s’hi agafaba uns gats que te
ferraben l’anima » (on y prenait de ces cuites qui vous laissaient sans
âme).


Autre café important, « Can Poch », à la placette d’Avall. C’était le
rendez-vous incontournable de la jeunesse arlésienne. Le lieu public par
excellence.


On pouvait rester toute une après-midi à « Can Poch » sans boire quoi
que ce soit et sans que personne ne vous demande rien. Un vieux dicton
prétendait qu’Aimé –c’était le patron- aurait fichu les clients dehors à
coups de pieds dans les fesses… qu’ils seraient entrés par la fenêtre… et
c’était exact.
A Arles, quand on cherchait quelqu’un qu’on n’avait pas trouvé chez lui,
on allait à « Can Poch » ; à l’extérieur ou à l’intérieur, rares étaient les
fois où on ne le découvrait pas… et puis, les cars de Prats (Ayax) ou de
St-Laurent (Boix) s’arrêtaient devant ce café et on y rencontrait quelque
joueur de rugby de ces villages avec lesquels on s’était quelque peu
asticoté les oreilles le dimanche précédent , on refaisait et on rejouait le
match avant de finir par entrer boire un coup.


Le bureau de tabac était tenu par les soeurs Galangau, Thérèse et Fany.
Le titulaire en était leur frère Jacques, une authentique « gueule
cassée » de 1914-18, qui cachait son horrible blessure qui lui déformait
la mâchoire sous une épaisse barbe noire toujours méticuleusement
taillée.


Laurent Espériquette était concierge au château, nom que les Arlésiens
donnaient –et que les anciens donnent encore- à la mairie. Il était
surtout « crieur public » ; il faisait « les crides », toujours en catalan,
sauf celles qui étaient gratuites parce qu’officielles et qui
commençaient toujours de la même façon : « le Maire a l’honneur
d’informer ses administrés… ». Une « crida » parmi tant d’autres qui
revenait de façon irrégulière concernait la vente de poisson : « qui volgui
comprar sarde fresca, brats y peix de tute calitad, que vagi a la
peixoneria ».


Son épouse Charlotte s’occupait des douches municipales, ouvertes le
samedi en fin d’après-midi et le dimanche matin ; une douche coûtait
quinze puis vingt sous (un franc) ; à partir de ce moment-là, il y en eut
qui se lavèrent moins… Parfois, une voix courroucée fusait d’une cabine :
« Charlotte, elle est froide ! », et la réponse fusait elle aussi
instantanément : « tu n’avais qu’à venir plus tôt ! ». Avec ces douches
publiques, toute la population se maintenait dans un presque parfait état
de propreté… ce qui était loin d’être le cas dans la plupart des
communes du département où l’eau la plus proche était à la pompe ou à
la fontaine.


LES FÊTES


Avant la guerre et dans les années qui suivirent l’armistice (1945), Arles
vivait des moments inoubliables : les fêtes ; celles d’été : Sant Joan (24
juin) et la « festa major » (30-31 juillet et 1er août et quatre jours si le 29
juillet ou le 2 août tombaient un dimanche). Pendant ces journées de
liesse, la population de la commune doublait ; chaque maison, chaque
famille ou presque avait des invités ; le littoral, sauf les 15 et 16 août à
Collioure, n’attirait pas grand monde et les jeunesses du canton et de
Céret et même de plus loin, se côtoyaient au bal, profitant des cars que
les « transports départementaux » organisaient.


Avant et immédiatement après la guerre, le Carnaval d’Arles, c’était
quelque chose !!!


Avant 1939, le carnaval commençait le 1er de l’an et durait jusqu’au
Mardi gras. Sauf intempéries, on dansait sur la place tous les
dimanches. Les plus célèbres furent les carnavals de 1935 et 1936,
« sponsorisés » comme on ne le disait pas encore, respectivement par
« l’Arlésienne », cette biscuiterie-pâtisserie qui rayonnait dans tout le
département et la chocolaterie Cantaloup Catala, devenue actuellement
à Perpignan un des fleurons de l’industrie alimentaire française.
Le 1er de l’an 1936, le carnaval ouvrit avec la participation de la
« Nouba », la musique militaire du 24ème Colonial, composée
presqu’exclusivement de soldats de couleur. La « Nouba » arriva par le
train ; la majeure partie de la population du village l’attendait à la gare,
noire de monde. J’y étais aussi, pas tellement rassuré, c’était la
première fois que je voyais autant de noirs ensemble.


Le carnaval d’Arles était unique dans le département et peut-être dans
tout l’hexagone. Le dimanche soir, il y avait peut-être une centaine de
femmes de 18 à 50 ans déguisées ; on ne se masquait pas « de joli »,
comme à Venise par exemple ; on se masquait pour être
méconnaissable, bien que souvent, joli et méconnaissable allaient de
pair! Les « masques » se tenaient dans l’obscurité, bien à l’abri des
regards, dans la ruelle qui sépare la place de la placette de l’aire ; dès
les premières notes de la « Colla », telle une immense volée de
moineaux, elles surgissaient de la ruelle et se ruaient sur les hommes
pour les entraîner sur la piste ; il arrivait parfois que deux « masques »
se disputent le même cavalier qui y laissait un bouton de sa veste… Le
suspens et l’intrigue commençaient et duraient aussi longtemps que
durait la danse et qui s’accentuaient si le « même masque » venait
plusieurs fois chercher le même cavalier… car, tout comme leur
physique, elles déguisaient aussi leur voix. Comme les déguisements
permettent toutes les audaces verbales, il s’ensuivait parfois des
quiproquos hallucinants… qui vous faisaient pâmer de bonheur… ou
rougir de honte lorsque le lendemain on rencontrait telle femme d’un âge
bien mûr ou telle jeune fille qui vous répétait quelques paroles un peu
« lestes » de la veille… auxquelles elle avait aussi vertement répondu.
Parfois, il arrivait qu’un garçon au physique adéquat et un peu
« enveloppé » se mêlât à toute cette gente féminine et fasse danser à
plusieurs reprises le même homme qui le prenait pour une femme et
même l’invite à boire. Le lendemain, c’était la risée de la placette
d’Avall.


Il y avait les incontournables « Carnavalades » : Bacchus, Els gitanets ;
San Micolao dont la vedette était François Faigt, du café du même nom.
Déguisé en évêque, il rentrait si bien dans son rôle
« Caritat Senyora, Caritat si us plau plau
Que jo ving de Roma i de Sant Nicolau »
Que pour dix sous, le plus sérieusement du monde, il vous aurait donné
l’absolution. Il est vrai, que durant toutes ces « Carnavalades », on ne
buvait pas que de l’eau bénite.
Il y avait surtout la fête de l’Ours que l’ami Robert Bosch a ressuscitée à
la force du poignet depuis plus d’une dizaine d’années.
Départ de la chasse à l'ours en 1947
La fête de l’ours avait lieu le 2 février si le 1er était un samedi, ou si tel
n’était pas le cas, le dimanche suivant « la Mare de Deu candelera » -
Aviu febrer, dema candeler comme on dit en catalan. La fête de l’Ours,
c’était la journée carnavalesque de loin la plus importante, dont le
déroulement était immuable.


L’OURS, c’était deux groupes distincts mais indissociables qui formaient
un tout :
– le trio majeur : OURS – trappeur (menaire) - Rosette
– le 2è groupe, las « botas », tortogas et les chasseurs, équipés
comme des tartarins.
A chaque carrefour important, l’ours semait une panique mesurée, très
vite ramené à la raison par les chasseurs et le trappeur (El menaire)
déclamait « sa perdica », en catalan ; savoureuse poésie pleine
d’humour que l’assistance écoutait dans un silence religieux… et tout ça
se terminait sur la place, après que l’ours déchaîné se soit livré à
quelques attaques contre Rosette, Botas et Tortogas. Il était ensuite
rasé de près avec une hache, au cours d’un ballet agrémenté de forces
rasades de bon vin au « poró ».

Avec la fête de l’Ours qui servait souvent de repère pour situer un fait,
on disait « c’était tel jour avant ou tel jour après l’OURS… » ; on
atteignait l’apothéose avec « els derres dies » (les trois derniers jours :
dimanche, lundi et mardi-gras) avec les défilés de chars, bataille des
fleurs et de confettis, et groupes à pied. L’après-midi et la soirée du
mercredi (journée des Cendres) étaient traditionnellement réservées à
« Grégoire » : un homme, visage enfariné, coiffé d’un bonnet de nuit
blanc, passait sa tête entre les deuxième et troisième barreaux d’une
échelle horizontale sur laquelle avec un sac de sciure de bois, on
simulait un corps humain et on fixait une chaussure à chaque extrémité
de l’échelle opposée à la tête. Un drap de lit blanc contournait
entièrement l’échelle jusqu’au sol, cachant complètement l’homme qui
marchait et dont seule la tête émergeait entre les barreaux. Deux ou
quatre personnes portaient l’échelle sur les épaules. On aurait juré une
civière portée par des brancardiers… et la foule participante, revêtue de
longues chemises de nuit blanches, la tête également recouverte d’un
bonnet de même couleur, visage enfariné… suivait. S’y mêlaient
quelques personnes travesties en bonnes soeurs, curés et moines,
souvent porteurs d’un seau contenant de l’eau et une balayette avec
laquelle elles bénissaient copieusement l’assistance. Des rosaires, faits
avec un chapelet de petites pommes de terre, terminés par une croix,
complétaient le déguisement des moines… tout ceci avait lieu la nuit, à
la lueur des cierges que certains tenaient en main. Toute cette foule
sanglotait. Elle ne s’arrêtait que pour chanter, d’une voix lugubre :
« Adiu pobre, pobre, pobre,
Adiu pobre carnaval
Tu t’en vas y jo me resti
Tu t’en vas, mé, torneras »
Et dès que cette chanson était finie, une voix encore plus lugubre et plus
lancinante s’élevait du cortège, aussitôt renforcée par une centaine
d’autres voix, tout aussi douloureuses :
« Grégoire est mort,
S’il n’était pas mort,
Il serait encore en vi-i-i-ieueu »
En arrivant sur la place après avoir fait « le tour de ville », on brûlait
Carnaval.


La fête était finie ! et bien finie ! Il n’en restait que des souvenirs qui
souvent dureraient la vie entière.


Lorsque, après une très longue absence due à la guerre, le Carnaval
Arlésien reprit, il n’avait pas pris une ride et n’avait rien perdu de son
originalité à tel point qu’en 1946, il eut l’honneur de passer sur les ondes
de Radio Monte Carlo, en compagnie du célébrissime carnaval de Nice.
Au cours de mes pérégrinations solitaires dans les rues d’Arles, il
m’arrive souvent de m’arrêter devant une maison, ou à l’angle de rues.
La maison, les rues n’ont pas changé ; ce qui a changé, ce sont les
habitants et les noms que je lis sur les boîtes aux lettres. Ce sont
pourtant les rues de mon enfance, de ma jeunesse. Je n’y rencontre que
des visages inconnus ; pourtant, c’est là que résidait tel copain, telle
copine et voilà que surgissent soudain, à flots, de nouveaux souvenirs.
Ils étaient tout comme moi, les jeunes gens et jeune filles qui, en
1942/43 les beaux dimanches après-midi, allaient danser à « Can
Partère ». Les bals étaient interdits. En Europe, la guerre faisait rage.
Nous nous y rendions à vélo, souvent transportant une amie assise en
amazone sur le cadre. Dans une salle du seul café du hameau, on
montait une estrade. Un ou deux chanteurs qui parfois se relayaient, s’y
tenaient debout tandis qu’un autre, muni de deux règles ou de deux
baguettes, s’installait sur une chaise devant un tabouret en bois ; c’était
le batteur. André Sourribes et Jean Carrère (Nono) excellaient dans ce
rôle. Jean Masdemont, bien plus âgé que nous, doté d’une très belle voix,
chantait. Il chantait toute l’après-midi et ne dansait jamais.


C’est à « Can Partere » que tous les Arlésiens et Arlésiennes de ma
génération – ceux qui étaient un peu plus âgés étaient aux « chantiers
de jeunesse » d’abord, en Allemagne ensuite (STO) – ont fait leurs
premiers pas de danse les plus classiques et les plus usuelles : paso
doble, qu’on appelait encore « polka », java qui portait toujours le nom
de « mazurka », fox-trot, valse et les plus récents « rumba et tangos ».
Avec les troupes américaines, le « swing » submergea la France… et
« Can Partère » céda le pas à la « Treille » qui connut une longue
période de gloire, avec un orchestre tous les dimanches…


« La Treille », ce splendide établissement avec son incomparable
terrasse ombragée par une immense treille qui lui avait donné son nom,
aujourd’hui à l’abandon, était le fleuron des lieux publics. Il était géré
pendant la guerre par la famille Corco qui avait eu l’idée lumineuse d’en
faire une patinoire de patins à roulettes. On y passait des soirées et les
dimanches après-midi. Il rentabilisa très vite ses patins, qu’il louait à
l’heure. Il y eut des virtuoses qui finirent par se permettre toutes sortes
d’acrobaties. Mais cette distraction n’allait pas sans risques. Elle fournit
une clientèle considérable et régulière aux rebouteux de la commune :
Rose Barbès dite « Rosine Camau » qui en catalan donnait CAMAOUA et
surtout à Barthélémy Sirène, ce magicien sans diplôme de la médecine
« traumato-musculo articulaire ». Propriétaire, largement à l’abri du
besoin, d’une exquise gentillesse et d’une permanente disponibilité. Il
officiait par plaisir, gratuitement, se déplaçait même à domicile et
toujours avec le sourire. Selon les cas, il recommandait parfois d’enduire
la partie douloureuse avec de l’huile de camomille ou encore, et c’était
plus étrange, avec une lotion « d’oli de cucs » (huile dans laquelle on
avait fait bouillir et macérer quelques vers de terre) médicaments (sans
ordonnance) qui complétaient miraculeusement les manipulations. Il
refusait catégoriquement toute rémunération. Pour lui témoigner un
minimum de reconnaissance, à l’époque des champignons, si on en
trouvait, on lui apportait quelques cèpes, ou deux ou trois truites prises
à la canne ou le plus souvent à la main. Après son décès, il eut mérité
qu’une rue d’Arles portât son nom.


Lorsque je vais au cimetière, la veille de Toussaint, après avoir fleuri la
tombe des « miens » et m’être recueilli devant l’endroit où reposent mes
amis(ies), je ne manque jamais de rendre visite à tous ces disparus, qui
de leur vivant marquèrent Arles de leur empreinte indélébile, dont le
souvenir s’estompe hélas à mon gré trop rapidement, tant il est vrai que
la mémoire n’excède jamais guère plus qu’une demi-génération.


LES ARLÉSIENS CÉLÈBRES


Très peu se souviennent aujourd’hui de Baptiste Pams, maire et
conseiller général du canton, évincé sans ménagement de la mairie par
le gouvernement de Vichy et magistralement réélu à la libération. Arles
fut une des premières communes du département dotée d’un « tout à
l’égout » et du « projet fontinal ». Sa municipalité acheta, vers le milieu
des années 30, le « Château Monin » pour en faire le plus bel hôtel de
ville des PO.
Venance Paraire, général cinq étoiles, ex-patron du Val de Grâce et du
service de santé de l’Armée de terre. Combien d’Arlésiens lui durent de
percevoir une pension dont souvent la légalité était des plus
contestables…


Pierre Bordes, tombeau devant lequel personne ne s’arrête, qui n’est
jamais honoré du moindre chrysanthème. Le nom est d’ailleurs devenu
presqu’illisible. Je ne pense pas qu’il fut lui-même catalan mais il avait
épousé une Arlésienne, une demoiselle Paillarès, je crois, fille d’un
ancien maire de la commune. Il fut Gouverneur général de l’Algérie à
l’époque où cet immense territoire était une colonie. Il fit le bonheur d’un
grand nombre d’Arlésiens en leur facilitant l’accès à un emploi dans
l’adminsitration coloniale, chemins de fer, police ou autre.

Beaucoup plus près de nous, le Général divisionnaire Pierre Joana ;
combien de jeunes appelés Arlésiens, à l’époque où le service militaire
était obligatoire, croyant franchir le Horn et les quarantièmes rugissants
en dépassant Narbonne, lui devaient une affectation à Perpignan ou dans
un des départements limitrophes des PO. Sa disparition est relativement
récente, mais bientôt sa mémoire retombera fatalement dans l’oubli,
malgré la rue qui porte son nom…


LA LIBÉRATION


Arles, c’est aussi le souvenir des anecdotes les plus bizarres, telle
l’histoire d’un des deux ou trois charretiers de la commune, qui refusa de
continuer d’assurer le service funèbre, autrement dit de conduire le
corbillard. Il finit par accepter à condition expresse que le maire
(Baptiste Pams) lui « assure » un nombre minimum d’enterrements
annuels. Il ne comprit jamais pourquoi, le moment de stupéfaction
passé, devant une telle exigence, l’assistance ne put retenir un éclat de
rire général. Le fin mot de l’histoire, c’est que le maire lui donna
satisfaction… et heureusement la fin de l’année arriva sans qu’il soit
nécessaire d’ajouter un supplément…


Arles, c’est aussi le souvenir de ce splendide après-midi de mai 1945,
lorsque se répandit la nouvelle de la capitulation de l’Allemagne qui avait
régné sans partage de l’Atlantique à l’Oural. Ce grand Reich qui devait
durer mille ans, ce peuple qu’une propagande démesurée, il est vrai,
écoutée par des oreilles bienveillantes, avait convaincu que Dieu l’avait
créé pour dominer le monde.


Ce fut du délire. Nous étions devenus fous ! Par grappes, au clocher, on
sonnait les cloches à la volée. Jamais la vallée n’avait entendu sonner de
cloches aussi joyeuses.


Tout le monde chantait, riait, pleurait, applaudissait, se tutoyait. Une
farandole monstre, une farandole comme jamais Arles n’avait connue,
s’organisa.


Les haines, les grèves de 1936, le marché noir de l’occupation ; les
journées troubles de la libération (août 44), tout cela était oublié. Les
différences sociales étaient abolies.


Des instruments de musique hétéroclites et discordants firent une
apparition miraculeuse : des conques marines, des trompes, des
clairons, et des tambours distillèrent une effarante cacophonie dans
laquelle certains mélomanes particulièrement doués affirmèrent
reconnaître l’air de la Marseillaise.


Tout le monde parlait en même temps ; personne n’écoutait ce que disait
son voisin. Ouvriers et « riches », nous étions tous mêlés.
Quel jour merveilleux! Rien que d’y penser, des dizaines et des dizaines
d'années plus tard, j’en ai la chair de poule. Quel jour merveilleux !! La
lutte des classes était oubliée ; filles et garçons, que pourtant la veille
encore tout séparait, s’embrassaient. Ils s’embrassaient comme ils
auraient embrassé les oiseaux, l’air, la vie, la nature… comme nous
aurions embrassé la liberté.


En désordre, tout le monde se rendit à la mairie. Le maire socialiste –
Baptiste Pams- chassé depuis 1940 de l’hôtel de ville par Vichy, nous
accueillit sur le perron, comme une délégation officielle. Il essaya de
parler mais ce n’était pas un tribun, ni même un orateur ; c’était un bon
administrateur, un excellent gestionnaire, beaucoup plus simplement,
c’était un brave homme… et puis, il était bien trop ému pour prendre la
parole. Les yeux pleins de larmes, il se contenta de remercier. Il
comprenait qu’après cinq ans d’absence des « affaires », par ce geste
spontané, la population et en particulier la jeunesse, venaient
tacitement de renouveler son mandat.


Et la farandole, complètement aphone, mais toujours aussi enthousiaste
et endiablée, repartit de plus belle pour une halte imprévue à l’hôtel des
Glycines… dont le propriétaire, Pierre Sola, était précisément le dernier
du chapelet des « maires » désignés par Vichy, ce qui lui avait valu
quelques ennuis l’année précédente. Pourtant, le fait d’être redevenu
« simple citoyen » ne l’avait guère ému et il semblait même heureux
d’avoir été écarté d’une charge qu’il n’avait jamais vraiment sollicitée.
Sous la tonnelle odorante qui a donné son nom à l’établissement, une
dizaine de tables furent mises bout à bout. Les boissons coulaient à
flots ; la joie, la musique et les chansons avaient asséché tous les
gosiers. L’addition dut être lourde. Personne ne savait qui allait payer et
nul ne s’en souciait. « On » prétendit que ce fut Chabrier, l’époux de
Marie Camo, l’actuelle Madame Muchart, propriétaire des Tissages
Catalans, veuve de l’ami « Pierri ».


Dirigée par un architecte musicien, Louis Batlle, une cobla-orchestre
composée d’instruments locaux se forma instantanément et fit danser,
sur la place, en ces journées estivales de mai, toute la population
pendant deux jours d’affilée et le troisième jour, la java se poursuivit à
Corsavy dont la fête patronale tombait justement en ce jeudi de
l’Ascension.
Mais je repense, hélas, que la gaieté dura à peine un jour de plus ;
l’exaltation retomba très vite. Secrètement, « les riches » s’en voulurent
de s’être laissés aller à des débordements d’allégresse avec des
ouvriers. Ils pensèrent qu’ils avaient compromis leur caste et leur
dignité. Sans perdre de temps, ils redressèrent les barrières qui les
séparaient du reste du troupeau.
C’était fini !!


Les uns avaient remis leur chapeau, symbole de leur rang, les autres
n’avaient jamais enlevé leur casquette, attribut de leur condition… et la
vie recommença comme avant.


LES VIGNES


Lorsque je vais à Arles, et que rêveur, je contemple l’environnement, je
réalise le changement. Il ne subsiste aucune vigne ; toutes ont disparu.
En remontant la vallée du Tech, c’était la dernière commune où on la
cultivait. Quelques maigres parcelles arrachées à la force du poignet et
des litres de sueur à l’aridité de la roche et du tuf. La vigne n’allait pas
au-delà d’Arles. Quelques arpents au « Pont neuf » au-dessus de 'Riva
mala ' sur la rive gauche du Tech ; sur la route de Corsavy et surtout sur
le « Cugulère » au-dessus des écoles, la colline du pin parasol (El
pinyer). C’était la région la plus viticole d’Arles. Les familles Douzon,
Tell, Marill, le marchand de tissus de la placette d’Amont à l’enseigne
mystérieuse et bizarre « Au libre échange » dont quelques mots sont
peut-être encore lisibles sur la façade. Coste, le boulanger, et bien audessus
du pin parasol, Faig le cafetier. Mon grand-père Etienne Boix dit
« Estebe », Thomas de « la Sabinou » en étaient les propriétaires ; sur le
versant donnant sur la vallée du Riuferrer, celles de Jeanille Tixador et
quelques autres. La source dite « Font d'en Moragues » n’était pas loin.
Ces vignes, toutes en terrasses (les feixes), soutenues par des murettes
de pierres sèches qu’il fallait d’abord édifier et souvent refaire ou
consolider lorsque une pluie soutenue ou quelque orage violent s’étaient
abattus sur la région.


Ces vignes qu’il fallait travailler « à la main » et dont la maigre vendange
nécessitait le transport à dos d’homme (ou de mulet) dans des
« cobos », ces grands paniers faits de lanières de roseau, habillés d’une
toile de sac et fermés par un morceau d’étoffe pour éviter d’en perdre le
contenu. Ils pesaient entre quarante et cinquante kilos. Un travail
harassant qui ne nécessitait pas une force physique phénoménale, mais
demandait une sacrée résistance, une solide habitude des sentiers de
montagne, des jambes et des mollets d’acier.
Combien en ai-je vu, des costauds, fiers de leur stature et de leurs
biceps, « rouleurs de mécaniques », être obligés de déclarer forfait à
leur grande confusion parce qu’après le premier voyage, leurs jambes
tremblant comme des feuilles d’automne, refusaient de les soutenir.
Le Haut Vallespir n’est pas la « marenda » ni la plaine du Roussillon et
les vignes d’Arles, pour bien exposées qu’elles fussent, ne bénéficiaient
pas du même ensoleillement que celles de Banyuls, Collioure, Port-
Vendres ou Cerbère. Lorsque le soleil commençait à peine à les
caresser, il y avait déjà longtemps que celles de la Côte Vermeille
transpiraient. Les Arlésiens étaient ouvriers d’usine, bûcherons,
mineurs, mais certainement pas vignerons. Ils ne connaissaient pas
grand-chose à la viticulture ni de la vinification. Il eut pourtant été facile
de demander quelques conseils aux viticulteurs de la plaine dont c’était
la vocation et la seule activité, mais personne n’y pensa jamais ou ne
voulut jamais se rabaisser à le faire. Résultat, le vin d’Arles n’était bon
que lorsqu’il était nouveau et qu’on le buvait en dégustant les châtaignes
grillées. Il n’allait pas ensuite en s’améliorant et tout le monde finissait
très vite par boire du vin piqué, chose que pour tout l’or du monde aucun
de ces viticulteurs n’aurait consenti à admettre. C’était LEUR VIN. Il leur
avait donné tellement de mal que c’eut été un crime de la déconsidérer !
En perdant la vigne et en laissant la nature progressivement reprendre
ses droits, Arles n’avait rien perdu !


Il y avait en ce temps-là deux pressoirs dans la commune ; l’un au Barri
d’Amont à la maison « Mach », chez Angèle la « repasseuse », qui vous
rendait comme neuve une robe avec laquelle des générations de filles
avaient fait la communion. Ce pressoir situé assez loin de chez moi, je ne
l’avais jamais vu fonctionner. L’autre était –et il y est toujours- à la
placette de l’ « ère » à « Can Pau Roig », l’actuelle maison de mon
cousin. C’étaient des pressoirs fixes. Celui-ci était exploité, si on peut
s’exprimer ainsi, par François Faig et Pauli, qui habitait précisément sur
cette même placette. Ils s’occupaient de tout : venaient chercher la
« vinasse » à domicile, s’arcboutaient à la barre, « clic-clac, clic-clac »,
pressuraient et rapportaient le vin à son propriétaire.
On pressurait au mois d’octobre, juste après la rentrée des classes et il
arrivait souvent, lorsque nous avions soif, au lieu d’aller nous abreuver
au « Durdull » comme nous le faisions d’habitude, de faire un saut
jusqu’à la « prensa » qui était tout proche. Faig et Pauli nous le
permettaient, nous tendions au-dessus de la fosse un verre opaque à
force d’avoir servi sans être lavé et nous nous délections d’un bon coup
de ce vin de pressoir, épais, non décanté, que nous trouvions bien
meilleur que l’eau de la source.


En attendant qu’il y en ait suffisamment pour être transporté dans
quelque distillerie de la plaine, le marc était entreposé devant la porte. Il
embaumait la rue et les environs, attirant toute une nuée de
moucherons, d’abeilles, de guêpes. Dérangé, tout ce petit monde ailé ne
s’éloignait pas et revenait très rapidement se poser sur ce nectar si
chaud qui l’enivrait .


LA RETIRADA


Tous les ans, lorsque arrive le mois de février, anniversaire de l'exode
espagnol, beaucoup plus connu sous le nom catalan de « retirada »,
c'est un déchaînement de critiques plus ou moins feutrées, mais souvent
virulentes, contre notre département et contre la France; elles sont
souvent amplifiées par des expositions se rapportant à cet événement.
Elles émanent rarement des survivants, mais le plus souvent de leurs
descendants, en grande majorité nés en France, lesquels, n'ayant pas
vécu ce lamentable épisode, font état de ce qu'on leur a raconté, de ce
qu'ils ont lu ou entendu dire, et où on a fait souvent la règle d'un simple
détail, critiques acerbes qui finissent par communiquer un complexe de
culpabilité aux générations actuelles; ces critiques se situent souvent
bien loin de la réalité.


Arles était le point de passage obligé par tout ce qui transitait de la
haute vallée du Vallespir vers la plaine et le littoral.


J'avais 12 ans et demi en février 1939, lorsque ces interminables
colonnes de combattants espagnols ont pénétré dans le village,
marchant à pied, encadrés par les militaires français appartenant, me
semble-t-il, à un régiment venu de Tours, et par des gendarmes mobiles.
Avec ces hommes, qui avaient été « officiellement » désarmés à la
frontière (Coustouges et surtout Col d'Ares) et dont beaucoup
possédaient encore des armes de poing, pénétrait également toute une
population civile de femmes, enfants, vieillards, malades, blessés... bien
portants, troupeau pitoyable, affaibli par une interminable retraite en
montagne, dans le froid et la neige. Du bétail de toute sorte se mêlait au
flot des arrivants.


Pour les hommes valides, en transit vers le littoral, trois camps leur
furent attribués: le terrain de rugby et quelques hectares de champs
dépourvus de culture en cette saison.


La commune possédait un groupe scolaire composé de 4 classes pour
l'école de garçons, 4 classes pour celle de filles et 2 classes pour l'école
maternelle, soit 10 classes conçues chacune pour recevoir une
quarantaine d'élèves. Trois grands préaux couverts et trois grandes
cours de récréation complétaient l'ensemble. La « buanderie » de
l'école de garçons était convertie en magasin et en « poste de
direction ».


Un des instituteurs, celui qui « avait » la classe du certificat d'études,
s'était auto-promu économe, ayant sous ses ordres deux ou trois
femmes du village et quelques Espagnols de l'exode.
Il m'a demandé de rester auprès de lui pour servir d'agent de liaison
avec la mairie (cela peut faire sourire actuellement avec l'éclosion et la
profusion de « portables », mais en 1939, les téléphones étaient encore
rarissimes)... et c'est ainsi que durant une quinzaine de jours, j'ai vécu
une infime première partie de la « retirada », si je puis dire, de
l'intérieur!


Le groupe scolaire, transformé dès le premier jour en infirmerie-hôpital
débordait de malades, de blessés, d'infirmes, de vieillards, de femmes en
couches et de nouveaux nés... tout ce qui était incapable d'aller plus loin
avait échoué en ce lieu !!


Sans relâche, médecins et infirmiers français et espagnols allaient de
l'un à l'autre, ne sachant plus où donner de la tête, nettoyant, suturant,
amputant même parfois, soignant à tour de bras, au milieu des pleurs,
des plaintes et des gémissements.


Les générations actuelles du village n'ont pas à rougir du comportement
de leurs anciens lors de la « retirada ».


Il leur arrivait souvent de partager leur maigre repas –quelques pommes
de terre retirées en toute hâte du « parol »-- ce qu'ils mangeaient le plus
souvent eux mêmes, avec des groupes affamés, hagards et déboussolés
qui rôdaient dans les rues: ça réchauffait et ça rassasiait...


Prises de court par ce déferlement dont l'importance avait été largement
sous estimée (en quelques jours plusieurs fois la population totale du
département), les « autorités » ont dû improviser... et ce n'est guère
facile d'improviser en de pareilles circonstances, au coeur d'un hiver
d'une exceptionnelle rigueur.


Pour les valides ou supposés tels, des « camps » furent créés sur le
littoral: Argelès, Saint Cyprien, le Barcarès.. C'était vraiment
rudimentaire puisqu'il s'agissait d'hectares de plage délimités par des
rangées de fil de fer barbelé, qu'on a essayé progressivement
d'améliorer...


Dans leurs critiques et lors des expositions, les descendants de ceux de
la « retirada » --dont beaucoup d'ailleurs se sont établis en France et y
ont très bien réussi-- s'insurgent du fait qu'on ait privé leurs parents de
liberté en les parquant dans des camps de « concentration » et ils
s'ingénient à donner à ce terme le sens des lieux de sinistre mémoire du
3è Reich... Mais il fallait faire vite, très vite pour éviter d'être débordé
par cette masse déferlante de réfugiés..


Dans de pareilles circonstances et dans toutes les nations du monde, on
trouve la crème de la société, le « tout-venant » --qu'on me pardonne
cette expression, elle n'est pas péjorative--, mais aussi la lie; les prisons
et les pénitenciers avaient été ouverts... les « maisons closes avaient
fermé »... et nul ne porte inscrit sur le front la catégorie à laquelle il
appartient...


Il n'était pas rare de voir proposer à la vente à la sauvette des bagues
tâchées de sang, des boucles d'oreille auxquelles adhéraient encore de
minuscules lambeaux de chair... et des armes de poing de tout calibre!!...


Un des griefs qui revient comme une litanie à chaque exposition
consiste à mettre l'accent sur le fait que la garde de ces « camps de
concentration » --et qu'on ne manque jamais de présenter comme une
mesure vexatoire, humiliante et discriminatoire-- était souvent assurée
par des militaires français auxquels étaient mêlés des « soldats de
couleur »... ce qui est exact... mais en oubliant de préciser ou en passant
sous silence que la France de l'époque possédait un immense empire
colonial et que précisément un de ces régiments d'Afrique était
cantonné à Perpignan, autrement dit, sur place...
En 1940-41, j'ai travaillé avec beaucoup d'Espagnols de la « retirada »
(Catalans, Aragonais, Madrilènes, Andalous...etc...) à la réfection des
ponts et passerelles emportés par le terrible « aiguat » de 1940. Nous
étions très amis et je n'en ai jamais entendu un seul se plaindre de notre
pays.


Alors, de grâce, amis d'origine espagnole, survivants et surtout
descendants de la « retirada », soyez gentils, modérez un peu vos
critiques et souvenez-vous aussi d'une toute petite chose, c'est que le
département et la France vous ont accueillis, ce qui, je pense, demeure
tout de même l'essentiel.


LE RUGBY

La France vient d'être humiliée; des prisonniers par milliers. L'Allemagne
au zénith règne sur une grande partie de l'Europe. Le gouvernement,
foulant une nouvelle fois aux pieds cette dignité qui lui avait déjà fait
défaut en n'honorant pas les traités qui liaient la France à la Pologne et
à la Tchécoslovaquie, s'est auto-dissous et fait appel au vainqueur de
Verdun, le vieux Maréchal Pétain embassadeur en Espagne, pour lui
abandonner la barre du navire en perdition.


Qu'on le veuille ou non –et je suis certain que ceux qui ont vécu cette
période en adultes (ils sont de plus en plus rares) ne me contrediront pas
– les Français étaient en admiration devant l'armée allemande, ces
soldats conquérants et superbes, à la tenue impeccable, dotés d'un
armement moderne, qui contrastait étrangement avec les bandes
molletières, la tenue plus ou moins débraillée et le matériel désuet qui
équipait l'armée française, archi-battue. Quant à la discipline... n'en
parlons pas! “L'armade d'en ceballs et la colle d'en Badie, torts i
bossuts, tothom seguia”.


Vieux Arlésiens, vous souvenez-vous des fameux “chasseurs
pyrénéens”? Ce corps de troupe surgi d'on ne sait où... du village,
cantonné dans une commune du littoral, qui regagnaient Arles
quotidiennement en fin d'après midi, avec la camionnette de Paul Arquer,
“chasseur pyrénéen” parmi tant d'autres...


A cette époque, – et quoiqu'en disent ou en pensent surtout ceux qui ne
l'ont pas vécue – la majorité des français avait tendance à s'inspirer du
modèle allemand qui tirait sa force de sa jeunesse et avait créé les
“hilterjugend” (jeunesses hitlériennes). Avec la devise “Travail – Famille
– Patrie” qui remplaça “Liberté – Egalité – Fraternité”. On créa les
“Compagnons de France”, plus ou moins calqués sur le modèle allemand.
Le sport amateur fut porté au pinacle. On institua le “Brevet sportif
populaire”, populaire ou national, je ne me souviens plus exactement. A
Arles, les épreuves se subirent au parc de la mairie (château).
Le Colonel Pascot, Catalan, Secrétaire d'Etat aux Sports, ex demi
d'ouverture de Port Vendres et de l'USAP, d'un trait de plume, bannit le
rugby à 13, considéré comme professionnel. En l'orientant vers le sport,
tout concourait à former une jeunesse à l'allemande et c'était d'autant
plus facile que les bals étaient interdits ainsi que toutes les
réjouissances publiques (couvre-feu à 22 h), à l'exception des théâtres et
cinémas qui jouaient et passaient films et pièces que la censure tolérait.
C'est dans cette ambiance exceptionnelle que notre département vécut
rugbystiquement des saisons inoubliables: avec l'interdiction du jeu à
13, Perpignan alignait deux équipes au plus haut niveau: l'USAP et le
Racing Club Catalan qui, hasard des poules, heureusement, ne
s'affrontèrent jamais. Exclus du tournoi depuis longtemps, pas de
matchs internationaux. C'était d'ailleurs impossible à cause de la
guerre. On jouait en sélections régionales: Languedoc-Roussillon;
Armagnac-Bigorre, Côte d'Argent, Littoral, Provence, Alpes, Dauphiné.
Le Roussillon fut battu lors des premières joutes et la palme revint à la
Côte d'Argent, championne de France... qui s'inclina nettement en amical
dans une ambiance de kermesse à Perpignan contre “l'Entente Catalane”
composée uniquement de joueurs de l'USAP et du Racing Club Catalan
où instrumentaient entres autres des Desclaux, Noguères, Déjean, etc...
A Arles, c'est dans ce climat tout sport que débuta la saison 41-42,
particulièrement brillante, l'équipe remportant le “challenge de
l'Indépendant”, compétition beaucoup plus huppée, beaucoup plus
prestigieuse et beaucoup plus convoitée que le championnat du
Roussillon. C'était une sorte de coupe départementale, disputée par des
équipes évoluant à des niveaux différents... et comme on dirait
aujourd'hui “ne tirant pas dans la même catégorie”. Le match phare fut
celui qui opposa sur le littoral, à l'aller, Arles à Argelès et qui suscita un
engouement phénoménal. L'essence étant une denrée rare, un seul car
était disponible: celui des joueurs. Il fallut s'inscrire et être accepté. De
très nombreux supporters rallièrent Argelès à vélo.


L'approche de ce match fit couler beaucoup d'encre et l'Indépendant y
consacra une page entière. Dans une longue présentation, Argelès
écrivit (je cite de mémoire): “On connaît dans nos murs la grande valeur
d'un RUDELLE, d'un NOU et la célébrité d'un BOIX”. Argelès, équipe au
sein de laquelle instrumentait un certain Raoul PEREZ qui fut, deux ou
trois ans plus tard, une flamboyante vedette du jeu à XIII rétabli à la
libération... et le C.A. (Club Arlésien) battit Argelès sur son propre
terrain.


L'équipe qui réussit cet exploit est probablement la meilleure de tous les
temps qu'ait aligné le C.A. Tous ont disparu et certains depuis fort
longtemps à l'exception d'un seul, notre ami pour lequel nous rédigeons
ces souvenirs.


Eh bien! parlons-en de cette fameuse formation: en 1ère ligne, Jouanot
Bonaventure “Bentura”, bûcheron avec son père, maniant cognée, passepartout
et troncs d'arbres à longueur de journée, faisait sans le savoir
une musculation continue, intensive, quotidienne et terriblement
efficace, de pilier indéracinable. Quelques mois plus tard, il rejoignit
l'armée d'Afrique et perdit la vie à la bataille de Monte Cassino.
Joseph Delclos, le sympathique “ZéZé” était le deuxième pilier. Le
journal écrivit – car il était aussi cycliste – qu'il ne voulait pas lâcher
l'ovale pour le vélo. Il eut, paraît-il, une vie un peu chaotique, disparu
depuis longtemps.
Joseph LOPEZ, le talonneur rouquin qui lors des séances de “manivelles”
pratiquait d'instinct une boxe française étourdissante et d'une fulgurante
rapidité. Pâtissier à Millas, il transforma une pâtisserie qui périclitait en
une affaire florissante...
En 2è ligne, Joseph FARRÈS (en Jepe), adepte du jeu “aux pieds” à
l'écossaise ne quitta jamais Arles et fit une exemplaire carrière
d'employé municipal.


Lucien DESCOSSY, joueur sérieux, très gentil garçon hors du terrain
émigra par la suite à Bourgoin alors en 2è division, dont il fit les beaux
jours, ne revint plus au pays si ce n'est en congé...


En 3è ligne, Michel BARBOTEU, le capitaine, “l'homme à la mâchoire
carrée”, superbe gaillard sans une once de graisse, musclé, qui s'était
un temps essayé à la boxe comme son frère Martin qui connut en mimoyens
une gloire éphémère. Il ne faisait pas bon lui marcher sur les
pieds et il savait se faire respecter.


Yvan PUJOL dont le physique de Tarzan et la “gueule” d'artiste de
cinéma faisait pâmer les filles; pétri de talent mais un brin indolent, il
arrivait souvent que la main anonyme d'un partenaire lui “caresse”
unpeu le museau pour le faire sortir de ses gonds. Bâti et beau comme il
était, aujourd'hui, comme acteur ou chanteur, il “ferait” de la
télévision...et le troisième, René BOIX, de la famille des “Parote”, avant
de classe, convoité à la fin de son service aux chantiers de jeunesse à
Argelès, Gazost et St-Pé de Bigorre par Lourdes puis Agen, ne sut pas
forcer l'entrée de l'équipe de France qui plus tard s'offrait à lui. Il joua
dans les grands clubs de l'hexagone: Albi, Béziers, Castres...
Le demi de mêlée, Louis BOUIX, quitta le pays peu après et nul ne
semble savoir ce qu'il était devenu.


Pierre CASSO, le vétéran, demi d'ouverture longiligne, pour ne pas dire
“fil de fer”, doté d'une “vista” excellente et d'un coup de botte rapide et
précis; son petit-fils, au gabarit bien plus conséquent, fut, des décennies
plus tard, champion de France avec Le Boulou.


Les ¾: Jean NOU, l'intellectuel au double démarrage, fulgurant joueur
complet, la classe, jouait surtout avec “sa tête”. Il signa l'année
suivante au 13 catalan qu'il quitta presqu'aussitôt après avoir, sans le
vouloir, entendu une appréciation désobligeante et méprisante d'un
entraîneur dont l'intelligence était inversement proportionnelle au
gabarit...


Pierre POCH, l'antithèse de Jean NOU, joueur physique, méchant dans le
bon sens du terme, puissant, avec lequel ils formaient une paire de
centres d'une exemplaire complémentarité. Il fut par la suite
international amateur à 13 et dans cette discipline, jouait au plus haut
niveau au “Celtic” de Paris, club dans lequel opérait déjà un autre
Arlésien, Puig AUBERT, le légendaire “Pipette” au crépuscule de sa
carrière.


Les ailiers: Roger OMS, ne quitta jamais Arles et passa sa vie à raser et
à coiffer les Arlésiens. Une méchante blessure au genou l'éloigna des
stades dès 1943... et Robert RUDELLE (en Robert) et ses 90 kg – ce qui à
l'époque, n'était pas rien pour un trois-quarts – l'ailier le plus rapide du
département et probablement un des plus rapides de France, capable du
meilleur comme du pire, mais bien plus souvent du meilleur que du pire.
Avec lui jusqu'au coup de sifflet final, un match n'était jamais perdu. Un
journaliste caricaturiste lui consacra une page entière de l'Indépendant
sous le titre: “La machine à marquer des essais”. Lors de la saison 41-
42, il en marqua la bagatelle d'une quarantaine...Robert, dont on
attendait toujours des miracles, faisait hurler les spectateurs chaque
fois qu'il était en possession de la balle. Mobilisé à la fin de la guerre à
Lyon, il joua deux matches avec le LOU; un quelconque et un autre au
cours duquel il marqua trois essais. C'était le joueur le plus honni et le
plus encensé du club arlésien.


Et enfin l'arrière, Jean ROCA, toujours très bien placé, impeccable sur la
balle, insufflant une confiance absolue à ses partenaires.


Il y eut aussi Camille MALER qu'un sale coup au genou empêcha de
poursuivre et qui ne quitta jamais le milieu du rugby puisque, à peine âgé
de 27 ans, il devint la cheville ouvrière du club... et aussi Etienne DELOS
(Tiène) de la fratrie des “Sant Pares”, des rocs, bâtis à chaux et à sable.
Il me montra un jour sa poitrine...dont la peau et la chemise étaient sur
le point d'être percées par un os... et qui me regarda, souriant et
incrédule, lorsque je lui dis qu'à mon avis il avait une côte cassée; il ne
ressentait ni gêne ni douleur et, attelé par un harnais qui lui barrait le
corps à un chariot à bras derrière lequel poussait son collègue Guy
POISOT gravissait la sévère montée du “Joc de Pilota”.


Les avants, les trois quarts, les demis, les costauds, les rapides...
comme les dinosaures, tous ont disparu et certains depuis fort
longtemps... Il est vrai que tu étais, toi aussi, de constitution fort
robuste... et tu restes le seul, cher Pierre, pour perpétuer le souvenir de
cette belle équipe de la saison 1941-42, certainement, je le répète, la
meilleure qu'ait engendré le Club Arlésien; le souvenir de cette équipe
qui se paya le luxe d'aller battre Argelès sur son propre terrain... à
l'époque... un exploit!!

Puisses-tu longtemps perpétuer ce souvenir!
“Per molts anys”

 


En matière “rugbystique”, Arles vécut une des périodes les plus noires
de son histoire. C'était la saison 1946-47: il n'y avait pas d'équipe. Le
dimanche après-midi, la population se sentait désoeuvrée. Pour la
première fois de son existence, peut-être, le Club Arlésien était absent
de toute compétition.


Il y avait bien une équipe junior “cornaquée” et animée par le
sympathique et dévoué Marcel Grévaro, dans laquelle instrumentaient
René Poch, Pierre Virgili (qui en était aussi le secrétaire), les frères Clos
(du Calciner), René Derramon, Jean Sageloly, Roger Rudelle, Jean
Corominas, Jean Puigferrer, Pierre Majester, Jordi Masnou, Alexandre le
Gavatx de Port la Nouvelle...et j'en oublie... qui se permit le luxe d'aller
battre à deux reprises les réputés juniors d'Argelès sur leur terrain.
A Arles, il y eut une tentative d'entente avec Amélie, mais elle ne fit pas
long feu!


Arriva la saison 49-50. Ça ne pouvait pas durer! Une nouvelle fois, le
Club Arlésien allait être absent du championnat!


Comme le Tartarin de Tarascon cher à Alphonse Daudet: Non! se dit
Camille Maler... et sous sa houlette, le Club Arlésien, tel le phoenix,
ressuscita de ses cendres! Arles reprit du poil de la bête!
Le mot “coach” n'avait pas encore été inventé! Jacques Rudelle, le
charcutier de “Can Guetes” qui dans sa jeunesse fut le brillant demi
d'ouverture du S.O.P., équipe perpignanaise, la deuxième après l'USAP (à
l'époque, chaque paroisse de Perpignan avait son équipe: SOP, COP,
SCOP...) en devint l'entraîneur, le patron.


Dans les séries régionales, le championnat était organisé en poules
géographiques et Arles se trouva en compagnie de Laroque (sélection
des Albères), Trouillas, Palau...et surtout... et même avant tout Prats et
St-Laurent. Les trois équipes du Haut-Vallespir dans la même poule. Ça
promettait! et ça tint ses promesses! et même au-delà!


Le premier match de championnat fut un déplacement à Laroque... et
première victoire. Cette première victoire et à l'extérieur donna au club
le sacré coup de fouet dont il avait besoin. Camille Maler exultait!
Jacques était radieux, mais il ne le montrait pas. Certains “jeunes
retraités” encore très loin d'être de “vieux briscards”, tels Jean Nou,
Jean Roca... et quelques autres sentirent des fourmis dans leurs jambes
et réintégrèrent le club à toute vitesse. Arles commençait à croire en
son équipe! Deuxième victoire à Trouillas! Et arriva la troisième
rencontre, à Arles, avec la réception de St-Laurent. Tout ce que la
commune comptait de sportifs et même de non sportifs était en
ébullition. Au salon de Camille il était beaucoup plus question de rugby
que de coiffure. Il s'y mimait des passes, des feintes, des crochets.
Certains y passaient l'après-midi, s'absentaient quelques instants... pour
revenir, rasés de près par un concurrent. Camille tiquait, mais ne s'en
offusquait pas! Dans cette poule géographique, se jouait, à fleurets non
mouchetés un challenge bien particulier: la suprématie rugbystique
entre frères ennemis du Haut-Vallespir... C'était le premier round de ce
combat. Arles, très largement favori recevait St-Laurent!!


A “Can Poch”, à la placette d'avall, partout, il n'était question que de
cela. La victoire paraissant déjà largement acquise, on ne parlait que du
score...


Le stade de la “vacherie” affichait complet!... et la partie se termina sur
un pénible match nul!! La douche était cinglante! Les quolibets
fusaient! Les joueurs arlésiens quittaient le terrain faisant profil bas!
Les Laurentins jubilaient. Pour eux un match nul à Arles équivalait à une
victoire. C'est ce que ne se priva pas de leur dire Monsieur Julia,
premier magistrat de leur commune!!


Dans ce Vallespir où depuis des siècles, la fête de l'ours est
incontournable, la cité des simiots avait vendu sa peau avant de l'avoir
tué!...


Pour les joueurs, la semaine fut cruciale et ce fut pire car la semaine
d'après, avec la réception de Prats, le résultat fut identique: nouveau
pénible match nul! A Arles c'était la consternation. On évitait la
Placette d'Avall à dix-sept heures, lors de l'arrêt des cars Boix et Ayax
qui desservaient St-Laurent et Prats.


Jacques Rudelle, l'entraîneur, avait encaissé ces deux résultats comme
deux giffles et inutile de préciser qu'il n'avait pas gardé la déception et
la colère pour lui!


La réunion dans la semaine qui suivit fut sérieuse, s'apparentant
beaucoup plus à une veillée funèbre qu'à un rassemblement de sportifs.
Jacques ne fit pas de discours, peu de paroles, mais bien pesées et bien
senties... et en conclusion “maintenant, il faut –et il insista sur ce mot--
aller gagner chez eux!”


On ne parlait pas ou très peu des autres rencontres à venir: Laroque,
Trouillas, Palau; on gagnerait ou on perdrait, on verrait bien, mais à
Arles, les matchs nuls à domicile contre Prats et St-Laurent ne passaient
pas! ...et le match retour contre Prats arriva. Dans le courant de la
semaine précédant la rencontre, chez Poch et à la Placette d'Avall, il
n'était question que de cela.


Certains allaient jusqu'à dire à Guy Poisot, le talonneur arlésien, et
c'était l'époque où les talonneurs talonnaient et où les piliers bataillaient
“pour la tête”, à Guy, qui, sur un terrain n'était pas un tendre, qui s'était
engagé tout jeune dans la marine, qui avait bourlingué sur toutes les
mers du globe et avait fait le coup de poing dans la plupart des grands
ports du monde, que Payrot (c'était le nom du talonneur de Prats) se
flattait partout, disant que “diumenge te vol torcir” (dimanche, il veut te
tordre). Le visage de Guy changeait de couleur: “En Payrot me vol torcir,
es massa petit, que faci a polit. Ja veureu qui es que torcira l'altre”
(Payrot prétend qu'il veut me tordre, il est bien trop petit. Qu'il fasse
gaffe. Vous verrez bien lequel des deux tordra l'autre).


Et le match arriva. Tout Prats et la moitié de la population arlésienne
était au stade. Le trésorier se frottait les mains. Par haut-parleur, on
annonça la composition des équipes... et c'était la première fois qu'en
séries régionales un tel événement se produisait.


Ce match sentait tellement la poudre que le comité du Roussillon s'était
“dégonflé” et avait demandé à un arbitre non catalan –un gavatx-- de
diriger la rencontre.


Juste avant le coup d'envoi, deux dirigeants de Prats prièrent sans
ménagement le docteur Carrère, président du Club Arlésien, accroupi
entre la ligne de touche et la barrière, de bien vouloir déguerpir, arguant
“que si algun se fa mal, aqueix, aqui, encare ens enmerdera” (Si
quelqu'un se fait mal, il va encore nous emmerder). “Ja ho crec que vos
enmerderé, soc metje!” (je crois bien que je vous emmerderai, je suis
médecin). “I encara gose dire qu'es metje!” (et encore il ose dire qu'il
est médecin!).
A la décharge des deux dirigeants de Prats, il faut tout de même préciser
que s'étant renseignés, un peu plus tard, ils vinrent s'excuser...
Les spectateurs les plus assidus étaient les joueurs de St-Laurent. Leur
équipe ne jouait pas ce dimanche là et ils avaient renoncé à organiser un
match amical comme c'était la coutume à cette époque, pour assister au
choc ARLES – PRATS … car le dimanche suivant, à leur tour, ils
recevaient Arles.


La rencontre débuta. Une empoignade féroce mais sans brutalités
flagrantes scandée par les supporters des deux camps, dont certains se
bousculèrent.


A l'issue d'une empoignade homérique, la victoire avait choisi son camp:
Arles!... et pourtant, sous les huées, l'arbitre lui avait refusé un drop. A
la fin de la rencontre, Jacques, encore tout excité, lui demanda la raison
pour laquelle il avait refusé ce drop parfaitement valable... et la réponse
de l'arbitre situe l'atmosphère dans laquelle s'était déroulée la partie: “
Parce que de ce terrain, je tenais à en sortir vivant!”


Et le dimanche suivant, sur la lancée de cette victoire, déplacement à
St-Laurent.


Avant le départ, comme il l'avait déjà fait la semaine précédente, pour
renforcer l'esprit d'équipe et réchauffer le coeur et les muscles, le coach
Jacques Rudelle amena les joueurs dans son café, situé sur la place de
l'église, (actuellement je pense, devenu magasin d'antiquités) où les
attendait un “grog” ou un “punch” brûlant et bien alcoolisé (on ne parlait
pas encore de contrôle anti-dopage) qu'il avait mitonné le matin et que
tout le monde avala, ravi. Rien de tel qu'un grog ou un punch brûlant et
bien tassé, accompagné de fortes paroles pour se mettre en condition.
Après avoir gagné à Prats, Arles se devait d'aussi gagner à St-Laurent!
Et l'équipe partit, gonflée à bloc! Jacques, décidément très remonté,
n'attendit pas d'arriver au stade. Il fit stopper le car juste après avoir
dépassé la Forge d'el Mitg et les joueurs “s'habillèrent”.


Le docteur Carrère, président, qui ralliait St-Laurent avec son véhicule
passa en ce moment et s'arrêta pour une ultime harangue, imposant (ou
offrant) à Madame Carrère, son épouse, le spectacle original, unique et
rare d'un “striptease” masculin collectif en pleine nature!
L'arrivée à St-Laurent fit sensation.
“Arriben amb les dents llargues!
Ja son vestits!”
Et avant de quitter le car, ultime ordre de l'entraîneur: “Je m'adresse à
ceux d'entre vous qui l'an dernier portaient les couleurs de St-Laurent.
Je ne veux pas vous voir serrer des mains! Vous serrerez des mains
lorsque nous aurons gagné!!”


Le match tint ses promesses. Une bagarre générale que l'arbitre eut
toutes les peines du monde à calmer, éclata dès le coup d'envoi; intense
partie de boxe française: lors du placage, durant la partie, plaqueur et
plaqué avaient intérêt à ne pas moisir sur le sol; il traînait toujours
quelque “godasse” qui ne visait pas uniquement le ballon.


Le public s'était mis au diapason; on n'en vint pas aux mains...mais
presque, seulement aux invectives... et l'arbitre siffla la fin du match sur
la victoire arlésienne! Arles avait gagné! Un essai qui à l'époque valait
trois points à zéro.


C'est tout juste si Camille Maler, Jacques Rudelle et le docteur Carrère
ne dansèrent pas la carmagnole! Pierre Virgili qui, je pense, était
trésorier du club, en bégayait de plaisir.


Le championnat n'était pas fini. Il restait encore quelques matches à
disputer: Arles gagnerait ou perdrait; on verrait bien... Mais avec les
victoires sur terrain adverse à Prats et St-Laurent, Arles avait atteint son
but et réalisé l'essentiel en remportant le challenge...du Haut-
Vallespir...et Dieu seul sait s'il était convoité!!!


C'était fin des années 40, début des années 50. La période dorée du
rugby à treize qui, après en avoir raflé toutes les vedettes, avait relégué
le quinze au rang de parent pauvre. L'équipe d'Arles qui, naturellement
jouait à quinze, avec les Guy Poisot, Roger Sunyach, Elie Portanier,
Gratacos (d'Amélie), Parent qui, sous la pression d'un sous-officier, car il
faisait son service militaire, pour rejoindre le 15 de Céret quitta le club
en cours de saison, Joseph Clos, Fernand Pallarès, Jean
Nou...etc...présentait la particularité, sûrement unique dans le
département, de pénétrer sur le terrain, certains dimanches avec
seulement dix noms patronymiques, car il y avait “cinq doublons”: les
frères Delos (Sant Pare: René et Etienne), les Valls (René dit Pinder et
Pierre), les Roca Jean et Aubin qui à l'époque ne se doutait pas qu'après
y avoir été trésorier-payeur (percepteur), il deviendrait maire de la
Commune de Prats et conseiller général du canton, Rudelle (Roger et
Claude), Bouix (d'Amélie, René et Georges)...
Equipe 1949-50
Debout: Roger Sunyach – Jean Oms (Parent) – Elie Portanier – Joseph Clos – Etienne
Delos – René Vails (Pinder) – René Boix – Guy Poisot
Accroupis: Claude Rudelle – J. Gratacos – Jean Roca – René Bouix – Roger Rudelle –
Jean Nou – Aubin Roca
Plus de soixante ans plus tard, que sont-ils devenus tous ces joueurs,
dirigeants et supporters des temps héroïques?
La vie, l'inexorable marche du temps a fait son oeuvre...
Pour la misérable poignée de rescapés, il n'en reste qu'une misérable
poignée de souvenirs.
Mais ils sont éternels!!


LA FONT D'ELS BUIXOS


« A la font d’els buixos es un lloc regalat,
Hi cullen pomes ruges, hi va tot al veïnat,
Hi cullen pomes ruges, hi va tot al veïnat,
Els minyons y les nines van a s’y passajar,
Suls els arbres las cardines non hi fan que cantar,
Suls els arbres las cardines non hi fan que cantar.


Quel Arlésien ou Arlésienne de la vieille génération ne connaît cette
chanson ? Cet hymne à la Fontaine des Buis (la Font d’els Buixos), lieu
de promenade privilégié et de dînettes, certains dimanches brûlants de
l’été :
Jusqu’en octobre 1940, comme aujourd’hui, on y accédait par le Barri
d’Amont ; on dépassait le lavoir situé en fin de rue, passant entre les
pommeraies ou contournant « Can Gineste » après avoir franchi le
Riuferrer sur une passerelle métallique et on traversait le Tech sur une
passerelle identique, mais bien plus importante et on arrivait à la
Fontaine des Buis, une cinquantaine de mètres au-delà. Le site se
composait de trois terrasses étagées, cimentées, d’importance
décroissante, « meublées » de tables maçonnées et entourées de
balustrades. La terrasse supérieure était directement accolée à la
montagne.


L’établissement était tenu par une vieille famille arlésienne, dont le
« chef » Sennen Coste n’était autre que l’oncle de l’épouse de Marcel
Charlet, ancien maire de la commune et Madame Jacqueline Teil.
La source coulait sous une voûte.


Au pied de la terrasse inférieure, de loin la plus importante, circulait un
canal d’assez fort calibre et rapide (un Rec ) qui après avoir arrosé et
irrigué les splendides pommeraies de la Batllia, poursuivait son parcours
vers je ne sais où.


Tout cela fut balayé par la catastrophique crue de 1940 –l’Aïguat. Petit à
petit, année après année, progressivement, malgré quelques caprices
inévitables du Tech, la nature reprit le dessus et après moult
aménagements, la « Font d’els Buixos », actuelle, dans un genre
totalement différent, est redevenue un site incomparable, connu de tout
le département, qui n’a rien à envier à ce qu’il fut. Fasse le ciel, Abdon et
Sennen, les saints patrons d’Arles et l’eau de la Sainte Tombe, qu’aucune
crue centenale ne vienne le détruire une nouvelle fois !


Dans le courant des années trente, il arrivait parfois, le dernier jour de la
« festa major » au coeur de l’été, qu’entre onze heures et midi, un
concert soit organisé en ce lieu idyllique, à l’heure de l’apéritif. Ce fut le
cas en 1934 ou 35 ou peut-être 1936. J’étais tout jeune.
(« L’indépendant » du 5 juillet 2009 publia une photographie ancienne de
la Fontaine des Buis, prise je pense le jour dont ma mémoire à conservé
le souvenir).


Parmi la foule qui avait envahi les terrasses et pris d’assaut toutes les
tables, bancs, chaises et sièges en tout genre, se trouvait un Arlésien,
non résident, venu se ressourcer quelques jours dans le Vallespir. C’était
un certain Marcel, de la famille Llobéra, qui exploitait alors le « café du
commerce » - peut-être porte-t-il toujours ce nom bizarre ? - situé juste
en face la célèbre épicerie « Can Pau », surtout connu à Arles sous
l’appellation « Can Sisclet » !


Ce Marcel, personne extrêmement sympathique, habitait Montpellier et
chantait à l’opéra. Dans cette atmosphère festive, quelques amis lui
demandèrent de bien vouloir « en chanter une ».


Sans micro –en avait-on déjà vu à l’époque à Arles ? ce n’est pas certainsans
accompagnement musical et surtout à l’extérieur, il se fit quelque
peu tirer l’oreille, mais à peine, car ce n’était pas le genre de personne à
se faire prier et il chanta ! Un grand air ! Il chanta « Aïe aïe aïe ». Je ne
sais quel registre appartenait sa voix, ce dont je suis certain, c’est qu’il
n’était ni une basse, ni une haute-contre ; probablement un ténor ou un
baryton… mais c’était une voix d’or. Dans une ambiance de cathédrales,
dans un silence religieux, seulement troublé par le frémissement des
feuilles à peine secouées par un imperceptible souffle venu de l’Espagne
toute proche, la foule subjuguée l’écoutait chanter « aïe aïe aïe ».
Jamais à Arles on n’avait entendu une voix pareille !


Les deux derniers « aïe aïe aïe » de la chanson semblaient venir de loin,
de très loin, du plus profond de lui-même, durèrent une éternité et
s’éteignirent dans un souffle, au bout de ses lèvres, comme sur une mer
très calme, une vaguelette vient paresseusement et comme à regret
mourir et disparaître sur la grève !


Un tonnerre d’applaudissements ponctua la fin de la chanson.
Emu et touché par cet accueil, sans que personne ne le lui demande, il
en chanta une deuxième et ce fut « la Bohémienne », également grand
air d’opéra, tout aussi applaudie et appréciée que la précédente.
J’ai conservé de ces chansons un souvenir impérissable, surtout de la
première « aïe aïe aïe ». Peut-être suis-je le seul Arlésien à m’en
souvenir ? tant d’années sont passées…


Jamais plus je n’ai eu l’occasion d’entendre et d’écouter ces deux
chansons et je préfère qu’il en soit ainsi. J’en ai conservé un souvenir
intact ; je ne les ai jamais oubliées.


Je n’ai qu’à fermer les yeux, me concentrer un court instant et malgré
les décennies qui se sont succédé, je me retrouve à la Fontaine des
Buis, gamin parmi d’autres gamins, mêlés à une foule d’adultes, comme
tout le monde, béat d’admiration et subjugué par la voix merveilleuse de
ce chanteur arlésien !

 

LE FRONT POPULAIRE


Lorsque comme c’est mon cas, absent depuis longtemps, je retourne à
Arles, bien que la mine soit fermée –elle ne devait reprendre qu’en 1939-
comment ne pas se remémorer qu’Arles fut, comme tout le Vallespir, une
cité industrielle ? Entre la chocolaterie Cantaloup – Catala, les tissages
CAMO, les scieries : Soler (Cal Marchand) « Cal Quillo » ; Baills,
Galangau, à l’entrée des Gorges de la Fou ; Comails, de part et d’autre de
la route de Prats, qui fabriquait aussi des cageots ; l’ « Arlésienne »,
pâtisserie biscuiterie dont trois véhicules partaient chaque dimanche
aux petites aurores servir une très nombreuse clientèle disséminée dans
tout le département ; l’entreprise de TP Jorda… et les divers artisans :
maçons, serruriers, etc. Le travail ne manquait pas !
Certes, il fallait travailler ferme 48 heures par semaine et 52 semaines
par an…


Et le Front populaire arriva au pouvoir avec l’année 1936, et tous ses
projets de lois sociales qui engendrèrent une cascade de grèves. Pour la
première fois dans l’histoire de la France, un gouvernement soutenait et
encourageait les grévistes !


Cette tendance et ces encouragements ne tombèrent pas dans l’oreille
de sourds : Arles l’industrielle suivit la mode et les mouvements de
grand coeur.


La grève débuta aux tissages CAMO. Nous, les enfants, pour n’entendre
parler que de cela, nous savions ce qui se tramait.


Au début de l’été, à l’école, la porte de la classe était grande ouverte
laissant rentrer un peu de fraîcheur mêlée au parfum des tilleuls en
pleine floraison, lorsque le hurlement de la sirène troubla la leçon de
géographie. Après avoir étudié « l’AOF – l’AEF » (l’Afrique équatoriale et
occidentale françaises), Madagascar et l’Afrique du Nord, peu nous
importait que Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Karrical et Mahé
fussent des possessions françaises de l’Inde.


Ce coup de sirène, nous le savions, signifiait que les pourparlers avaient
échoué –avec le « climat social » qui régnait, il ne pouvait en être
autrement- et que la grève, qui était imminente devenait effective.
Nos têtes bourdonnaient : c’était LA GRÈVE.


Elle s’étendait d’ailleurs bientôt à la chocolaterie Cantaloup qui ne
voulait pas se singulariser en refusant de s’associer et d’imiter le
mouvement qui paralysait la France entière.


Contrairement à Georges CAMO, le propriétaire et patron des tissages –
qui n’étaient pas encore Catalans- et bien qu’il soit presque la clé de
voûte de l’économie arlésienne, Léon Cantaloup, n’était pas aimé. Il était
craint, respecté, redouté même, mais il n’était pas aimé. Il ne faisait
d’ailleurs rien pour cela et passait pour avoir des méthodes de
commandement et de direction particulières et bien spéciales.
Pendant une certaine période –qui dura quinze jours- il décida de
rémunérer ses nombreux ouvriers à la tâche ; au forfait ; « al profet »
comme on dit en catalan. Naturellement, dans leur intérêt, pour gagner
davantage, ouvriers et ouvrières retroussèrent leurs manches et
« marnèrent » comme des forçats. Ce système dura l’espace d’une paye,
soit deux semaines, à l’issue desquelles, STOP !! fini le travail « à
proufit », retour « à la journée » en exigeant le même rendement qu’à la
tâche… en précisant à ceux qui osèrent manifester leur mécontentement
que la porte de l’usine était ouverte et qu’on ne retenait personne !!
Devant de tels propos, tout le monde rentra dans le rang !
Après ou durant la grève des tissages CAMO, ce fut naturellement et
presque dans la joie et dans la foulée que la chocolaterie entama la
sienne. Tout comme aux tissages, certains ouvriers ne s’associèrent pas
au mouvement ; on les surnomma « les jaunes » ; d’autres, grévistes au
départ, recommencèrent à travailler. Lorsque ces « jaunes » quittaient le
travail, ils étaient escortés par une meute de grévistes jusqu’à leur
domicile sous les insultes, les lazzis et les quolibets, sous le regard
indigné, courroucé ou ravi de la population. Ces pauvres non grévistes,
visage fermé, blancs comme des cierges, endurèrent en silence ce
cauchemar durant un mois…


La grève de la chocolaterie fut très dure. Cantalou-Catala était un
fleuron de l’industrie du département. Elle était chapeautée par un
délégué CGT qui avait « du galon », venu de je ne sais où, ne se prenant
pas pour n’importe qui, il n’était pas loin de se considérer comme Dieu le
père, ne sachant certainement pas que nous avions déjà nos Saints
Abdon et Sennen, dont le pouvoir n’était plus à démontrer.


Les grévistes le vénéraient ; avec sa voix un peu rauque, il en imposait.
Lorsque, sans saluer qui que ce soit, il passait dans la rue, les gens
murmuraient à mi-voix, comme dans une église : « c’est le délégué de la
CGT », c’est tout juste si certains ne se prosternaient pas.


Cette grève interminable finit en queue de poisson, car les grévistes,
dont les familles commençaient sérieusement à se serrer la ceinture,
finirent par se rendre compte que ce délégué incorruptible les menait en
bateau, le soupçonnèrent d’abord puis l’accusèrent ouvertement de les
avoir « vendus » !


Un seul ouvrier, chocolatier de longue date que d’ailleurs Léon Cantaloup
avait affublé d’un surnom, avait humé le vent et s’en était ouvert à ses
camarades, mais sa voix n’avait pas pesé lourd face à la « gouaille » et à
l’autorité de monsieur le « délégué » !


Les grèves finirent car les plus belles choses ont une fin. Beaucoup
d’ouvriers retrouvèrent leur travail ; d’autres perdirent le leur et durent
chercher autre chose… et le Front populaire ne tarda pas à retomber
dans l’oubli malgré ses conquêtes sociales.
La rancoeur et les haines que tout cela avait suscitées mirent longtemps
à s’estomper…


Mais déjà, outre-Rhin, un certain HITLER commençait à se manifester. A
Arles comme ailleurs, celui-là aussi devait laisser un souvenir
impérissable !


L'ASQUELLETTE


A Arles, existait une coutume qui remontait à la nuit des temps. Elle
existait peut-être aussi, mais ce n’est pas certain, dans quelque
agglomération de la Catalogne espagnole, mais elle était sûrement
unique en France.


C’était « L’asquellette », la cloche des trépassés disparue vers le milieu
des années mil neuf cent cinquante et dont les pénitents rouges qui,
marchant en tête, ouvrent les processions diurnes ou nocturnes du
Vendredi saint, en sont la survivance.


Le maître d’oeuvre en était « Miquel Parrabaste », de son vrai nom,
COMES, je pense. Miquel était fossoyeur. Le cimetière était son royaume.
Il y passait sa vie et régnait sans partage sur l’empire des morts… et il y
tolérait difficilement les visites.


Lorsque survenait un décès, en hiver, c’était au crépuscule car la nuit
tombe très tôt et à l’époque, les journées s’écoulaient à l’heure solaire,
Miquel quittait son domicile pour parcourir la ville.


C’était un homme sans âge ; austère, cassé, courbé, donnant
l’impression de n’avoir jamais été jeune. Il était porteur de sa cloche de
bronze, « l’Asquellette », au manche de bois. Il s’arrêtait sur les places
et les principaux carrefours, faisant tinter sa cloche.


Ce tintement lugubre, annonciateur d’un trépas, glaçait le sang dans les
veines. Un silence sépulcral remplaçait instantanément le
bourdonnement de la rue ; les enfants figés ne jouaient plus. « On
passait l’asquellette ». Les passants s’arrêtaient et esquissaient
furtivement le signe de la croix. Même les poules, du moins celles qui
n’étaient pas encore couchées, cessaient de caqueter… et si quelqu’un
osait encore prononcer une parole, Miquel le fusillait du regard… et
d’une voix lugubre et monotone, en catalan, il faisant son annonce :
« En Josep… a passat d’aquesta vida a l’altre, a l’atge de… anys. Als
seus honors se feran demà a deu horas de mati.
Pregueu per ell » (ou bien selon le cas « enterro civil »)
« L’asquellette » résonnait à nouveau trois fois et cet homme, que nul
n’avait jamais vu sourire et qui inspirait presque de l’effroi parce qu’il
symbolisait la mort, reprenait sa marche silencieuse.


Le jour de l’enterrement, c’est « l’asquellette » qui donnait le signal de
départ de la maison mortuaire.


Après le défunt, Miquel en était le personnage central.
Endimanché, précédant curé et enfants de choeur, il ouvrait la marche du
cortège funèbre, le ponctuant à intervalles réguliers du tintement
obsédant de sa cloche ; cette cloche qui demeurait silencieuse tant que
durait la messe. Les trois coups en indiquaient la fin.


A la sortie de l’église, toujours en tête, tous les dix ou quinze pas,
jusqu’au cimetière, pour accompagner le dernier voyage du défunt parmi
les vivants, il secouait « l’asquellette » pour les trois coups pleins de
tristesse qui résonnaient comme un sanglot, se mêlant à la musique
lancinante et monotone du glas !!


A la disparition de l’officiant, qui, à force d’annoncer la mort des autres
et de les accompagner au cimetière, a fini par y aller lui aussi pour ne
plus en revenir, un de ses proches a pris la relève.


Lors du décès de celui-ci, « l’asquellette » s’est tue définitivement,
personne n’ayant voulu en assurer la succession. Il n'en reste plus que le
souvenir.


LA SEMAINE SAINTE


Je ne sais pas s’il en était de même dans tout le département, mais à
Arles, une coutume qui était scrupuleusement respectée, c’était la
« semaine sainte ». Sauf quelques provocateurs qui en faisaient une
exhibition, particulièrement le jeudi et le vendredi, personne ne
mangeait de la viande.


La semaine sainte, c’était la semaine de la morue. Salée ou déjà
dessalée, car mise à tremper la veille, les épiciers et en particulier
« Can Pau » en vendaient des dizaines de kilos. Les boucheries
fermaient pendant ces deux journées et les bouchers en profitaient pour
remettre leur magasin en état si besoin en était.


Les cloches de l’abbatiale ne sonnaient plus. Comme toutes leurs
consoeurs, elles étaient parties à Rome.


L’église était en deuil. Même la minuscule chapelle de Sainte-Croix était
en noir, simplement éclairée par la flamme vacillante des cierges que la
population ne manquait jamais « d’y faire brûler ».
Le jeudi et le vendredi, l’atmosphère du village changeait ; elle était
subitement devenue différente. C’était la semaine sainte !! le vendredi
après-midi était chômé. On ne travaillait pas cette après-midi là.
Le vendredi matin, c’était le « chemin de croix » ! Il se déroulait au
cloître. Durant toute la journée, on se rendait à l’église, les femmes la
tête recouverte d’un foulard noir, se prosternaient devant le Christ gisant
en croix au pied de l’autel proche de la sacristie, voilé d’un crêpe noir.
Les garçons du village, héritiers d’une coutume ancestrale, attendaient
la semaine sainte avec … frénésie. Certains, ceux dont la famille pouvait
se permettre ce luxe, possédaient d’authentiques castagnettes ; les
autres, les plus adroits, émules de Joseph, le père « nourricier » de
Jésus, jouant du couteau, de la scie et de la lime, utilisant une planche
récupérée de quelque vieille caisse en bois, se fabriquaient « des
cliquettes » (deux petites lattes qu’on tenait dans la main, séparées par
le majeur, qui maniées habilement, claquaient comme des castagnettes,
d’autres enfin réussissaient à dénicher quelque vieille crécelle dans une
malle antique oubliée dans un grenier par un ancêtre… car le vendredi
saint il fallait aller à l’église « pour tuer les Juifs » (matar els Jueus) en
catalan… sans trop savoir ce que ces termes signifiaient et sans en
mesurer la portée. En ce début du 21ème siècle, cette coutume paraît
inimaginable et monstrueuse, mais avant Vatican II, c’était la tradition,
scrupuleusement maintenue par toutes les générations successives
d’Arlésiens !


L’église Sainte-Marie a changé. Auparavant, le maître autel, comme
presque partout, était dominé par un magnifique et imposant rétable
derrière lequel, l’abside en demi-cercle, au milieu de laquelle trônait un
harmonium, était réservé au choeur de chant. Des sièges en bois verni,
rabattables, que la patine du temps avait rendus luisants comme des
glaces, étaient fixés au mur, c'étaient les stalles des moines du XVIIIè
siècle.


Comme la plupart des enfants d’Arles, le dimanche, j’allais à la messe ;
ce n’était pas la foi qui m’y poussait, c’était l’ordre de ma mère. Avant,
c’était ainsi et on obéissait. J’allais toujours derrière l’autel, au choeur
de chant. Ce lieu semblait indépendant de l’église. Je ne chantais pas, je
lisais. Il y avait en permanence des livres à couverture blanche qu’il me
semble revoir encore. Je me délectais de lire les batailles qui opposaient
Philistins et Palestiniens et le combat homérique de David contre
Goliath.


L’adresse et l’intelligence du petit David, terrassant avec sa fronde
l’immense Goliath, me faisaient rêver. Lisant, je n’écoutais pas le curé
que d’ailleurs je ne voyais même pas ; pas plus que je n’écoutais
l’harmonium que jouait avec maestria et conviction Sauveur, cordonnier
et maître de musique arlésien, ni les chanteurs… dont j’étais pourtant
très près ; j’étais fasciné par ces pages que je connaissais presque par
coeur.


Le vendredi saint après-midi, c’était le rendez-vous de la presque totalité
des garçons de la ville, âgés de neuf à treize ou quatorze ans,
castagnettes, crécelles ou « cliquettes » à la main, piaffant
d’impatience, essayant discrètement ces instruments.
Délaissant l’autel, l’abbé « Mossan Maler » qui avait remplacé le vieux
chanoine Bolte, arrivait. On ne le quittait pas du regard, attendant le
signal. On trépignait comme des athlètes sur une ligne de départ.
Parfois, certains anticipaient et commençaient la musique. Un simple
regard du prêtre suffisait à rétablir le silence ; on entendait une mouche
voler. Au signal, c’était un déchaînement. C’était le seul moment de
l’année où avec la bénédiction du curé, il nous était permis de faire du
bruit dans l’église… et Dieu seul sait qu’on ne s’en privait pas !!
Crécelles, « cliquettes », castagnettes, maniées avec vigueur se
déchaînaient et ce saint lieu résonnait si on peut dire, d’un tapage
infernal. Chacun voulant prouver que l’instrument qu’il tenait en main
était le plus efficace.


Silencieux, et c’était bien le seul, le curé attendait tel un chef
d’orchestre, il écoutait et dirigeait la manoeuvre … jusqu’à ce que, d’un
geste bref et beaucoup trop tôt à notre goût, il arrêtait la musique qui
nous semblait avoir duré une éternité… qui n’avait guère dépassé une
minute. C’était fini !! Pour nous, si on peut s’exprimer ainsi « la messe
était dite ». Le reste ne nous intéressait pas. « On venait de tuer les
juifs ». Naturellement, cette pratique disparut en 1945. Un certain Hitler
et son entourage, contrairement à nous, n’avait pas fait cela
symboliquement et après l’holocauste, après avoir appris ce qui s’était
produit à Aushwitz, Tréblinca, Maïdanek et autres lieux de sinistre
mémoire, il eut été impensable, inconcevable et horrible de perpétuer
cette tradition… qui jusqu’alors avait été scrupuleusement observée,
suivie sans arrière pensée et sans savoir même approximativement
quelle en était l’origine, ce qu’elle représentait et quelle en était la
signification.


La procession nocturne du vendredi saint, tout comme le « chemin de
croix », avait lieu dans le cloître. On savait qu’en des temps très, très
éloignés, elle se déroulait en « ville », mais c’était presqu’une légende et
la plupart des Arlésiens ne le croyait même pas. C’était pourtant vrai,
mais il y avait tellement, tellement longtemps… ce ne fut qu’au tout
début des années cinquante (50 ou 51) qu’elle redescendit dans la rue…
et cela n’alla pas sans de sérieuses frictions !


Cette première procession nocturne, pénitents cagoulés compris, ne
compta guère plus d’une cinquantaine de participants.


On éteignit l’éclairage public. Elle se déroula à la lueur des flambeaux
(atxes en catalan) et des cierges, ce qui la rendit tout à la fois
sépulcrale et grandiose, malgré la faiblesse de la participation.
Cette procession hors de l’église et du cloître compta beaucoup de
détracteurs et divisa la population : les « pour » et les « contre ». Elle
faillit dégénérer sur la placette d’ « Amont » lorsqu’un pénitent cagoulé
s’avisa de retirer la cigarette de la bouche d’un geste brutal d’un
spectateur qui regardait le plus silencieusement du monde. Il fallut
s’interposer très rapidement et l’incident en resta là, le pénitent cagoulé
repoussé sans ménagement vers la procession qu’il n’aurait jamais dû
quitter.


MICHEL

C’était en 1949.
Par une merveilleuse journée d’été, sans un seul nuage, sans un souffle
où l’air immobile était seulement zébré par le vol de quantité
d’hirondelles à la recherche d’introuvables moucherons et les cris
stridents des martinets qui se livraient à leurs poursuites interminables,
qu’à la placette d’Avall, la rumeur se répandit. Stupéfiante pour qui le
connaissait : Michel Kim, le soir même allait se produire sur scène au
casino d’Amélie qui organisait et avait programmé un concours de chant
(radio crochet).


Connu sous le nom de « Kim » qui était le prénom que son grand-père
Joachim avait donné à sa boulangerie de la placette d’Amont et légué à
sa descendance, localement, à l’époque, Michel était, dans un genre
particulier, une authentique vedette.


La rumeur se confirma pour se transformer en réalité.
Ce même jour, vers vingt heures, Michel arriva, comme un razetteur
provençal, tout de blanc vêtu, immaculé de la tête aux pieds ; même ses
chaussures et sa casquette étaient blanches.


Il était prêt et nous aussi, car entre Jean Oms (Parent) ; Pierre Poch,
Claude Molins, Pierre Planes, Pierre Gibrat, Roger Rudelle et quelques
autres, nous étions une dizaine à l’accompagner pour le soutenir. Nous
partîmes donc tous à vélo vers Amélie.


Seuls, le premier et le dernier vélo qui ouvrait et fermait la marche
étaient pourvus de l’éclairage règlementaire.


En cas de « mauvaise rencontre », nous comptions sur la compréhension
et la bienveillance de la maréchaussée pour passer au travers des
inévitables contraventions (verbales), on se méfiait surtout des
gendarmes d’Amélie !


Nous désirions que Michel « passe » en tout début de soirée… mais en
arrivant au Casino, si on peut dire, il fallut déchanter. Les listes étaient
closes et l’ordre de passage établi. Michel passerait donc en dernier.
Pour nous, ce n’était pas envisageable ! Parent, qui était tout le contraire
d’un imbécile, eut l’idée lumineuse qu’il soumit au responsable de
l’organisation, lui suggérant d’inscrire Michel sous le numéro « zéro », ce
qui fut accepté… et Michel Kim fut donc appelé le premier. Dans sa
tenue éblouissante de splendeur, il fit une apparition lumineuse sur le
podium, devant un imposant parterre artificiel, sophistiqué, parfumé et
maquillé de beaux messieurs, de gentes demoiselles et de belles
madames, l’air inspiré pour les unes, regard et moustache conquérants
pour les autres, sirotant, petit doigt levé, un martini-gin ou un citron
pressé, boisson à la mode en ce temps-là…


Mais voilà !! Michel était la personne qui chantait le plus faux de France
et de Navarre, mais il était le seul à ne pas le savoir !!
Ce fut un déchaînement !


Les sifflets et les huées de ce public maniéré, imperméable à l’esprit
catalan et à l’humour vallespirien ne suffirent pas à couvrir nos
applaudissements vigoureux, frénétiques et ininterrompus.
Se sentant soutenu par ses copains bien décidés à se faire respecter, tel
un tribun, Michel lança, d’une voix de stentor qui couvrit toutes les
autres, l’inoubliable tirade qui rendit Mirabeau célèbre pour l’éternité :
« Je suis ici par la volonté du peuple et vous ne m’en arracherez que par
la force des baïonnettes ».


Et sur l’air de « Jim, c’est moi Jim », la fameuse chanson que l’Amérique
nous avait léguée avec le plan Marshall… il enchaîna en chantant
« Kim, c’est moi Kim
La terreur des boulangeries d’Arles… »
qui fit redoubler les sifflets des uns et les applaudissements des autres
(les nôtres).
Jamais Casino n’avait connu un tel chahut !


Entourant Michel comme la vedette qu’il était, nous quittâmes le casino
comme à la fin d’un combat victorieux, honoré d’un trophée, un matador
quitte l’arène.


On en parla à Arles et à la placette d’Avall le lendemain et les jours
suivants…


Plus de soixante ans se sont écoulés ! Michel a disparu depuis quelques
années ! Sa fin de vie, paraît-il, fut assez pénible. Il avait, tout au long de
son existence, comme on dit communément, avec ardeur, « brûlé la
chandelle par les deux bouts ». Mais peut-être lui restait-il un peu de
cette voix éraillée qu’il n’avait pas complètement utilisée au casino
d’Amélie, pour mourir en fredonnant l’immortelle chanson d’Edith Piaf :
« non, rien de rien, non, je ne regrette rien »…


Lorsque par un jour de grand beau temps, calme et sans vent –ça existe
même en plaine et sur le littoral- j’entends parfois, venu du ciel, un bruit
étrange, ressemblant à un éclat de rire, je me dis que ce doit être encore
ce sacré Michel qui avec une de ses facéties, ou en lui chantant une
chanson, a réussi à dérider St Pierre !


JADIS!


A Arles, comme dans tout le Haut-Vallespir et probablement le Haut-
Conflent, le Capcir et la Cerdagne, dans les maisons anciennes, et
jusqu'au début des années soixante, elles l'étaient presque toutes, car
rares étaient les nouvelles constructions, la pièce principale, et la plus
spacieuse, était la cuisine. C'était le centre de l'habitation. On y
cuisinait, naturellement, on y mangeait, ou y passait la veillée; bref, sauf
pour dormir, on y vivait!


Seules les demeures des riches et ce terme de “riche” englobait les
vrais riches, les bourgeois, tout ce qui se situait au-dessus de la classe
ouvrière, tout ce qui n'était pas le prolétariat, avait un salon ou une salle
à manger et un intérieur très souvent tapissé qui les différenciait des
maisons d'ouvriers, simplement “blanchies” à la chaux.


Pièce principale de la maison, la cuisine était presque toujours l'unique
pièce chauffée. Toutes comportaient une grande cheminée dans
laquelle pendaient au-dessus des chenets, “els carmellers” en catalan,
la crémaillère surmontée d'une étagère sur laquelle à côté du réveil,
s'alignait impeccable et brillante, toute une série de poteries et de
boîtes contenant les ingrédients de la vie courante: café, sucre, pâtes,
etc... La poêle à frire, qu'on ne lavait jamais, qu'avant de s'en servir on
chauffait simplement et qu'on frottait ensuite avec un papier, était
suspendue en permanence au-dessus de l'âtre.


Pour cuisiner et se chauffer, surtout en hiver, il fallait du feu et les
revenus des familles ne permettaient pas toujours d'acheter tout le bois
nécessaire, tout le bois dont on avait besoin. Alors, il ne restait qu'à
aller “a la llenya” (chercher du bois de chauffage en forêt): la hache
passée à la ceinture, “sacpall”, nom catalan contraction des mots “sac”
et “palla”, sorte de coussin fait d'un sac bourré de paille, retenu sur le
front par un bandeau, reposant sur la nuque et les épaules, répartissant
ainsi le poids, il permettait de porter des charges presque à
l'horizontale.
On partait en montagne, sur des lieux préalablement repérés. Aller
chercher du bois n'avait rien d'une sinécure. Il était coutume de dire que
ce bois chauffait plusieurs fois: quand on le “faisait”, quand on le
transportait et lorsqu'on le brûlait... et jamais dicton ne fut plus juste.
Certains réussissaient à se payer une cuisinière en fonte, souvent
d'occasion qui avait l'avantage, avec sa bouillote, de fournir en
permanence de l'eau chaude... mais obligeait à acheter assez souvent
quelques sacs de “boulets”.


En été, on n'allumait guère le feu mais il fallait quand même cuisiner.
Pour les “riches”, aucun problème: ils avaient le butane, comme on disait
alors et avoir le gaz butane était un signe extérieur sinon de richesse,
mais déjà d'une certaine aisance. Pour les autres, pour la majorité, il y
avait la sciure de bois (el cernill); c'était le butane des pauvres! On se
servait d'un fourneau (el fornell). Il permettait de cuire les aliments
mais ne chauffait presque pas la cuisine. On en trouvait de sophistiqués
dans le commerce, mais il fallait l'acheter et ce n'était pas donné, alors
le plus souvent, on en bricolait un en se servant d'un bidon métallique
ayant dans sa jeunesse contenu de la peinture ou quelque autre produit:
on pratiquait à la base une ouverture circulaire de quelques centimètres
de diamètre; il suffisait ensuite, si on ne l'avait pas, de trouver un
couvercle rond de la surface du bidon et de le découper en cercle. Le
tour était joué. A Arles, le combustible gratuit pour ce type d'appareil, la
sciure de bois, le butane des ouvriers, ne manquait pas. Les cinq ou six
scieries de la commune: Soler (cal Marchand), Cal Quillo, Comails, Baills,
tournaient à plein régime, en produisaient à profusion et les patrons
étaient ravis d'être débarrassés de toute cette sciure qui les
encombrait.


On remplissait les sacs dans la fosse, presque sous les pieds du scieur,
à quelques centimètres de la scie à ruban qui tournait à une vitesse
phénoménale, créant un danger constant auquel à force d'habitude,
personne ne pensait. On faisait attention.


Garnir le fourneau était une corvée quotidienne qui parfois se
renouvelait dans la journée: on plaçait verticalement un morceau de bois
cylindrique qui ne servait qu'à cela au milieu du fourneau qu'on
remplissait consciencieusement de sciure qu'on tassait, au fur et à
mesure. Lorsqu'il était plein, on retirait le morceau de bois, c'était
souvent un vieux manche d'outil, qu'on rangeait dans le débarras. Il ne
restait plus qu'à creuser et gratter par l'orifice de la base jusqu'à
rejoindre le trou vertical laissé par le retrait du morceau de bois ou du
vieux manche. On allumait avec un morceau de papier roulé. Pour
régler le tirage, lorsque l'orifice inférieur ne comportait pas de fermeture
coulissante ou pendulaire, on se servait d'un fer à repasser en usage en
ce temps là qu'on plaçait debout, obturant l'ouverture à la dimension
désirée.


Un fourneau ordinaire, une fois allumé et tirage réglé durait quatre ou
cinq heures.


Plus d'un demi-siècle plus tard, plus de cheminée, plus de fourneau à
sciure, plus de grande cuisine où on vivait, plus de veillées hivernales
autour de l'âtre. La plupart des maisons anciennes ont été détruites,
reconstruites ou rénovées.


Les maisons d'antan et surtout les immenses cuisines, nids douillets des
temps révolus, ont perdu leur âme.


Le modernisme et la télévision ont balayé tout cela!!
“O temps, suspens ton vol!” (Lamartine)


LA MATADA D'EL PORC(Que nos cousins d'Espagne appellent la Matança)

A Arles, jusqu'à la guerre, fin des années 1930, il y avait annuellement
deux foires: en mai et en décembre. Elles se tenaient au fond du Joc de
Pilota entre les Glycines et l'ancien garage-atelier Jorda, aujourd'hui
succursale d'une grande surface.


De l'escalier du Durdull et sur une vingtaine de mètres, le “Bazar
Doumeng” s'installait régulièrement. Tous les vieux Arlésiens, je pense,
se souviennent du Bazar Doumeng. En mai et en décembre, depuis des
lustres, le bazar était présent. C'était, pour l'époque, une succession
inimaginable de marchandises qui s'étalait sur une sorte d'étagère qu'on
dépliait comme un accordéon et qui s'allongeait sur une trentaine de
mètres. On y vendait de tout; on dirait aujourd'hui “de tout et n'importe
quoi”! De la quincaillerie, des cuillers, des fourchettes, des plats, des
casseroles, des louches, des haches et des hachoirs, des scies, des
cordes, des boussoles, des miroirs, des aimants, des tableaux; difficile
de ne pas y trouver ce qu'on cherchait et même si on ne cherchait rien et
si on avait quelques sous, ce qui n'était pas toujours le cas, difficile de
ne pas se laisser tenter par quelque chose, parfois une chose “coquine”
dont le moment d'euphorie passé on ne se servirait pas ou qu'on ne
regarderait jamais.


C'est peut-être le Bazar Doumeng qui, bien avant les grands magasins
actuels, avait découvert l'astuce de “vendre l'envie d'acheter”.
Tout près de cet étalage se tenait inévitablement la “foire aux cochons”,
la foire aux porcelets dont le maquignon était un authentique Arlésien,
Dorques, très connu au village sous l'affectueux diminutif de Minguet,
revêtu pour la circonstance de la traditionnelle blouse bleue,
impeccablement repassée. Tous ses porcelets qui animaient la foire
avec force cris et grognements étaient en semi liberté, enfermés dans
des parcs mobiles.


A Arles, à l'époque, beaucoup de familles élevaient un cochon, presque
toujours à même la maison d'habitation, au rez de chaussée qui servait
aussi à entreposer le bois de chauffage et/ou la sciure de bois. L'odeur
n'incommodait personne, ni les occupants ni le voisinage. On achetait le
porcelet à la foire de mai et cet achat qui représentait le débours de
mois d'économie, n'était pas conclu à la légère. Il donnait d'abord lieu à
un interminable examen de tous les animaux présents. Une fois le
porcelet choisi on discutait de prix... Mais en francs, la plupart de nos
aïeux à l'époque étaient réfractaires à cette monnaie, comme beaucoup
d'entre nous le sont aujourd'hui à l'euro. Ça se traitait en “pesetas” ou
le plus souvent en “duros” (un duro = 5 francs) et la discussion, pour le
gamin que j'étais, était savoureuse:
– T'en donc quatorze duros!
– Qu'ets botx? En val setze!
– A setze no t'al crompi!
– Donc, deixe lo!
(je t'en donne quatorze duros – Tu es fou, il en vaut seize – A seize, je ne
l'achète pas – alors, laisse-le)
Mais l'acheteur potentiel continuait à regarder avec gourmandise le
porcelet convoité.


Le maquignon sentait que la partie n'était pas encore perdue! Alors,
après réflexion, l'air d'un homme accablé, bien que sachant depuis le
début que ça se terminerait ainsi, comme à regret faisait un geste:
– Puisque c'est toi, on coupe la poire en deux; je n'y gagne rien, mais
je veux te faire plaisir: quinze duros i te l'emportes (quinze duros et
tu l'emportes).


L'acheteur réfléchissait deux secondes et on topait là. Affaire conclue!
On payait! S'il ne partait pas tout de suite, on marquait le porcelet d'un
grand trait bleu.


J'aimais écouter ces tractations, ces avancées, ces reculs, à l'issue
desquels chacun était persuadé qu'il avait fait une bonne affaire, alors
que la bonne affaire était toujours à sens unique...ou qui sait? Peut-être
assez souvent était-elle effectivement partagée?


Seule ombre au tableau, elle se traitait en duros et pour avoir une idée
du prix, mentalement et rapidement j'étais obligé de multiplier par cinq
(comme aujourd'hui par sept) pour avoir le prix en francs.
Et l'acheteur qui quittait la foire, portant, comme un bébé, le porcelet
dans ses bras, qui, n'étant pas habitué à être véhiculé de la sorte,
ameutait les rues de ses cris perçants...


On nourrissait le petit cochon du mieux qu'on pouvait: restes de repas,
fanes de légumes, épluchures, petites pommes de terre qu'on
mélangeait et qu'on cuisait dans le “parol”, en y ajoutant une poignée de
son. Le “dessert” était constitué par une poignée de maïs; on lui
caressait le dos avec une brosse dure comme du fil de fer. En automne
on le gavait de châtaignes et de glands que les forêts environnantes
produisaient à profusion.


Il fallait le faire grossir et l'engraisser car il représentait un capital
irremplaçable... et celà jusqu'au coeur de l'hiver... époque de la
“matada”.


Le porc est un animal goulu qui, bien que mangeant comme un cochon,
n'est pas difficile et avale tout ce qu'on lui donne, prenant très
rapidement du poids.


Avec l'arrivée des gelées et des frimas, le grand jour arrivait: la matada!.
La veille, on amenait sur place l'incontournable "pastera", sorte de maie
qui ne servait qu'à cela, et si on n'avait pas un crochet où suspendre
l'animal une fois trucidé, on allait en montagne chercher un gros fagot
de genêts qui constituerait "el jas", sorte de couche qu'on étalerait à
même le sol lors de la découpe. On contactait un ou deux intimes pour
aider à tenir la bête, et ce geste était considéré comme un honneur, car
c'était la preuve irréfutable d'une très grande amitié.


Le travail commençait bien avant l'aube, après que tous les intervenants
masculins aient bu un bon café brûlant copieusement arrosé d'anisette.
Tout se passait à la clarté d'une lampe baladeuse tenue la plupart du
temps par un enfant -- et ce rôle m'était souvent dévolu.


"El mataïre" (le tueur; vaudrait peut-être mieux écrire l'officiant) n'était
jamais en retard. Il s'agissait d'un spécialiste rétribué qui se livrait à ce
travail tout au long de l'hiver. Souvent même, la fonction déteignait sur
son nom et le temps aidant, finissait par le supplanter.


Il fut un temps où «en Jep Mata porcs» qui, en réalité, s'appelait
«Arquer», je pense, le grand père du regretté Guy Poisot, l'indégonflable
talonneur du Club Arlésien de la fin des années quarante -début
cinquante- était connu de tout le monde.


Tout se passait dans la rue. Les cris perçants de la bête maintenue de
force sur la pastéra retournée réveillaient tous les habitants du quartier,
mais personne ne se plaignait. On supputait le poids de l'animal.
«Passera de cent», «hasta més» (il arrivera ou dépassera cent kg). Avec
son couteau affuté comme un rasoir, le Mataïre égorgeait. Le sang
coulait d'abord dans une assiette qui contenait un peu d'ail et de persil
finement haché: c'était la «sanquette» qu'on servirait tout à l'heure,
puis, à flots dans une bassine qu'une femme remuait en permanence
pour empêcher la coagulation.


Après avoir été ébouillanté, pelé, rasé, éviscéré et pesé, le porc était
étalé sur le lit de genêts (El Jaç), et découpé... Arrivait alors le moment
le plus attendu: l'asmorzar, le petit-déjeuner, qui n'avait de petit que le
nom. Cet asmorzar qui, bien avant de passer à table, faisait saliver tout
le monde. Seules, parfois, les femmes, chargées de laver les boyaux
(rentar las tripas) à quelque source d'eau vive beaucoup plus tempérée
que la rivière, faisaient défaut. Elles se rattraperaient tout à l'heure. Le
menu était immuable: anchois, sanquette frite, foie, costello (plat de
côtes), parfois tomates vertes et poivrons conservés dans la saumure ou
du vinaigre et l'indispensable aïoli qui préservait du froid et faisait rougir
même les moins timides, le tout arrosé de forces «tirades» de vin bu à la
régalade, au «porro». Toute la journée se passait ensuite en
cochonnaille; on frottait au sel jusqu'à les faire transpirer jambons,
épaules, poitrine; on remplissait une jarre de vertèbres «ossos
d'esquinade», de pieds, d'oreilles, de queue; on roulait en boule le «sagi»
destiné à vieillir pour acquérir ce goût si particulier qu'il transmettrait
aux «ollades» futures; on transformait le gras coupé en dés, en saindoux
(graisse blanche) dont on remplissait la vessie (la bofa) et des bocaux;
on préparait saucissons et saucisses (llangonisses); on cuisait
«botifarres i carn» (boudins blancs et noirs et viandes) dans un immense
chaudron (la parola) posé sur un trépied depuis les aurores au-dessus
d'un feu d'enfer.


Tous ces travaux s'effectuaient sous la direction des «botiffareres»:
Marguerite Roller, Françoise Madern, Marie Fite ou quelques autres
femmes dont c'était presque le métier. On en prenait une qui était
rétribuée, toujours la même, d'année en année, pour diriger le travail de
cette grande journée qu'était la Matada.


Lorsque toute cette viande était cuite, c'était le soir, la dernière
cérémonie se profilait: on répartissait le bouillon (le brou buffat) dans
des récipients que l'après-midi -et c'était le travail des enfants- on allait
chercher chez les voisins et familles amies. Un oubli pouvait engendrer
une fâcherie qui risquait de perdurer plusieurs années!
Pour contenter tout le monde, il fallait souvent ajouter de l'eau pour
«rallonger». Cette répartition du brou buffat ressemblait à une
cérémonie! Les «tupins» ventrus, joufflus, vernis, émaillés parmi
lesquels se mêlait quelque cafetière, avaient une âme, celle de leur
propriétaire dont on pouvait deviner le nom, comme s'il était inscrit sur
leur face longue ou rebondie. Ils attendaient, alignés comme à la
parade, chacun recevant sa juste part...un peu plus, un peu moins, selon
que la famille de leur propriétaire était plus ou moins nombreuse. Le
brou buffat cuisiné avec des pommes de terre ou du chou ou avec des
pâtes était très apprécié... et il constituait un repas excellent et presque
gratuit, ce qui, à l'époque, était loin d'être négligeable.
Et comme l'asmorzar du matin, le repas du soir, el sopar, était lui aussi
immuable: haricots et boles de picolat.


Le lendemain et c'était l'ultime gâterie de la Matada, on portait à la
boulangerie un grand bol de «greixillons» (grattons de graisse cuits) et
quelques autres ingrédients nécessaires à la confection d'une
savoureuse «coca» qui, avec les «crespells» de la semaine sainte,
constituait la seule pâtisserie que les familles d'ouvriers pouvaient
déguster.


Avec Noël, Sant Joan et la Festa Major, la Matada d'el porc était
incontestablement un des plus beaux jours de l'année!!

L'AÏGUAT (LA CRUE) ET ARLES!

Octobre 2010. Soixante-dix ans plus tard, clichés à l'appui,
l'Indépendant fait revivre la phénoménale crue de 1940, l'Aïguat.
J'avais quatorze ans. Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule!
C'était un mercredi: Sainte Edwige. Ce nom s'est incrusté dans ma tête.
Il pleuvait, une pluie normale, presqu'insignifiante. A la sortie de l'école
à seize heures (cours complémentaire), je suis rentré chez moi sans
musarder, mais sans imperméable ni parapluie.


C'est à partir de ce moment que tout a basculé. Subitement!! Il s'est
mis à pleuvoir comme on dit en catalan «de bo bi de valen», à trombes...
et durant toute la nuit. Il tombait une pluie comme jamais personne
n'avait vue; les chéneaux n'arrivaient pas à évacuer toute l'eau des toits
et des toits qui étaient dépourvus de chéneaux dévalaient des
cataractes jusqu'au milieu des rues. Il se produisait parfois une très
courte accalmie et ça repartait de plus belle. Contrairement à ce qui se
produit parfois, le lever tardif du jour n'avait apporté aucun changement.
Il avait plu toute la nuit... des cordes!! Et ça continuait!!


Nous étions jeudi; journée sans classe à l'époque. Dans le courant de
l'après-midi, avec mon camarade René Brunet, à défaut de pouvoir aller
dehors, on jouait à la maison: aux cartes, dans les combles, sous une
lucarne. Il pleuvait! Il pleuvait toujours! Sur la vitre de la lucarne, la
pluie crépitait comme une mitrailleuse. On se demandait d'où le ciel
puisait toute cette eau. Chaque rue était un torrent. Vers seize heures,
du fond de l'escalier, ma mère nous interpella -en catalan, bien entendu-:
maïnade, sentiu com plou? (les enfants, entendez-vous comme il pleut?)
--Segur que ho sentim (naturellement que nous l'entendons) et ma mère
ajoute: «diu que baixa une riberada d'aïgua que fa pou» «Diu que baixa
de tot: pellers, mobles, arbres, bestia» (Il paraît que la rivière charrie de
tout: des meules de foin, du mobilier, des arbres, du bétail... Il paraît que
la rivière a un débit effrayant!).


La partie de cartes était terminée: fallait aller voir! Et comme si le ciel
nous y invitait, miracle: il ne pleuvait plus. Une courte accalmie. Une
trêve de quelques minutes.


Habituellement, pour voir le Tech à partir du centre du village, il fallait
parcourir environ quatre cents mètres et se pencher sur la rive gauche
pour apercevoir l'eau. Ce jeudi 17 octobre, à peine avions nous fait une
centaine de pas que nous avons aperçu la rivière; une rivière marron
foncé, énorme, monstrueuse, effrayante, qui se ruait vers l'aval,
semblait-il, au même niveau que le village. Stupéfaits, terrifiés, sans
voix, nous avons hâté le pas jusqu'aux Tissages catalans, «la toile»
comme on disait couramment. Nous n'étions pas seuls.


Cette première vision du Tech s'est incrustée dans ma mémoire, le
temps qui passe ne l'a jamais altérée. Je n'ai qu'à fermer les yeux et je
revois tout cela, comme une photographie. Soixante-dix ans plus tard:
une paille!! Je n'ai pas oublié cette première vision: cette phénoménale
masse d'eau terreuse, dévalant à la vitesse d'un cheval au galop,
emportant tout sur son passage... qui réduit l'être humain à ce qu'il est:
un misérable vermisseau que la nature peut anéantir d'une simple
chiquenaude quand bon lui semble: le spectacle était fascinant et
dantesque!


Personne ne parlait. La peur se lisait sur tous les visages, d'autant plus
que la pluie, cette infernale pluie, s'était remise à tomber à seaux! Une
partie de l'usine était déjà détruite. Des caisses énormes qui n'avaient
pas encore été ouvertes voguaient quelques secondes sur les flots et
disparaissaient à jamais. Face à nous, sur la rive opposée, un pilier avait
été construit, gradué, pour mesurer les crues normales. Comme un
insignifiant gadget, il avait été submergé et balayé comme un fétu de
paille...


Puisque nous y étions, et trempés comme des soupes, laissant le Tech,
nous sommes allés voir le Riuferrer, avant son confluent, à la sortie
d'Arles, sur la route de Prats de Mollo et St-Laurent.


Ce torrent qui descend directement du massif du Canigou et qu'en été
on franchissait d'un saut, était lui aussi devenu monstrueux. Les flots
n'arrivaient pas à s'engouffrer sous le pont qu'une seule arche, très
large, enjambait; ça bouillonnait à l'entrée du pont et à coups de
boutoir, l'eau attaquait furieusement la rive gauche sur laquelle, depuis
plus d'un siècle, était édifié un ancien moulin, habité depuis des
décennies par la famille Espuna. Sous un plafond aussi bas, le
crépuscule arriva très tôt. Nous repartîmes. La nuit tombait. Pas
d'électricité depuis le tout début d'après-midi et il pleuvait! Il pleuvait
encore! Et il pleuvait toujours! Et semble-t-il, et pourtant, était-ce Dieu
possible? De plus en plus...


Maintenant, la nuit était tout à fait tombée; les rues toujours des
torrents; des gouttières se révélaient dans les toitures de presque
toutes les maisons anciennes. Le repas du soir avalé presque sans s'en
apercevoir, à toute vitesse et en silence; l'esprit était ailleurs; on
écoutait avec angoisse cette pluie démoniaque qui ne semblait jamais
vouloir s'arrêter... Cette pluie infernale qui ne cessait jamais.
Vers vingt heures, les pas d'un cheval de trait résonnent dans la rue:
bizarre, incongru; un cheval dehors par une nuit pareille. Je regarde:
c'était Martin Garrigue, un des deux charretiers du village, ruisselant, un
sac qui, outre la tête, lui couvrait le dos, tenait son cheval recouvert
partiellement d'une bâche, qui appelait Emile (Analdamay) le voisin
boucher, qui possédait une étable au centre du village. Martin lui
demandait une place pour son cheval qui, dit-il, chez lui, avait de l'eau
jusqu'au ventre... Quelques instants plus tard, une femme, Marie-Louise
B, également recouverte d'un sac, trempée jusqu'aux os passa en
hurlant «El meu pare! El meu pare!» comme une folle. Je lui demandai
ce qu'elle avait, pour quelle raison elle hurlait ainsi dans les rues en
pleine tempête... sans obtenir d'autre réponse que son cri lancinant.
Et il pleuvait encore... et il pleuvait toujours... autant!


Et soudain, le sang se glaça dans les veines: les cloches sonnaient à la
volée: le tocsin!! Celui qui ne l'a jamais entendu en pleine nuit et en de
pareilles circonstances ne peut avoir la moindre idée de l'effet produit...
On sent les cheveux se dresser sur la tête... et dans la rue, sans
apercevoir âme qui vive tellement il faisait noir, des fantômes qui
gueulaient: «Fugiu! Fugiu!, l'aïgua arribe de partot. Al barri se neguen.
Cal anar a las escoles!» (Fuyez, fuyez, l'eau arrive de partout. Au barri,
on se noie. Il faut aller vers les écoles).


Les écoles étaient situées sur la partie la plus élevée du village, sur le
piémont du Cugulère, colline elle-même piémont des montagnes qui
s'élèvent jusqu'à la mine de Batère, sur le flanc sud du Canigou... ce qui
permettait éventuellement la fuite vers les hauteurs. J'ai su par la suite
que beaucoup de gens s'y étaient rendus. Nous ne sommes pas partis.
Il pleuvait toujours! A l'intérieur de la maison, enfonçant mes doigts
dans les oreilles, j'entendais encore le bruit des rochers qui
s'entrechoquaient sous la puissance des flots.


Sans aucune véritable accalmie, cette interminable nuit de terreur a fini
par faire place à une aube incertaine qui avait du mal à émerger de cette
fantastique obscurité.


Rien n'avait changé, le plafond était toujours aussi bas et avec une
exaspérante monotonie et une fantastique vigueur le ciel continuait à
déverser le déluge, qu'accompagnaient maintenant quelques éclairs et
le grondement du tonnerre.


Par les rares personnes qui osaient s'aventurer dehors, on apprenait que
le Riuferrer avait dévasté le Barri; que la moitié des tissages catalans
(Camo) n'existait plus; que la Clota, partie de la montagne qui, dans la
traversée de la commune constitue la rive droite du Tech, s'était
effondrée; que la chocolaterie Cantaloup, fleuron de l'économie du
département, n'existait plus. On essayait entre soi de se rassurer en se
répétant que puisque l'eau s'était frayé un passage partout, on ne
risquait plus rien... Mais personne n'était dupe et tout le monde priait
pour que cesse ce cauchemar car les nuages très bas continuaient à
déverser leur inépuisable trop plein...


Et la journée passa comme s'était passée la nuit... avec la seule
différence que maintenant, il faisait jour si on peut appeler ainsi cette
ténébreuse clarté qui succédait péniblement à la complète et totale
obscurité. Rien n'avait changé et cette journée se déroula comme la
précédente. Et il pleuvait! Toujours autant! On se posait des questions:
Ça ne finira donc jamais?? Les plus croyants évoquaient une colère
divine, une expiation! Mais de quoi?? répondaient les plus lucides?
Quel péché avaient donc commis les Arlésiens pour mériter un tel
châtiment?


Des bruits couraient. Des rumeurs se propageaient par les rares
personnes qui osaient sortir: «Il paraît que le village du Tech est rasé».
Comment le savait-on? Qu'au Barri, beaucoup de personnes avaient
disparu, noyées; que telles maisons avaient été emportées... et qu'on
n'avait encore rien vu, que le pire était à venir. Quel pire? Que pouvait-il
nous arriver encore?? Et ce vendredi s'écoula dans la terreur que ces
rumeurs amplifiaient encore et toujours sous cette pluie diluvienne que
rien ne semblait pouvoir arrêter. L'eau était partout! Elle s'infiltrait
partout; même les constructions les plus récentes avaient des
gouttières; les anciennes, n'en parlons pas; sous les toits, les planchers
étaient encombrés de récipients de toutes sortes qui recueillaient les
infiltrations et qu'il fallait vider très souvent.


Toutes les rues étaient des torrents; les bouches d'égoût, des geysers...
Après une nouvelle nuit d'angoisse et sans sommeil, péniblement, le jour
se leva. Samedi, … et il pleuvait encore! Et il pleuvait toujours autant!
Jamais personne n'avait vu autant d'eau...


Vers midi, enfin, la pluie devint «plus humaine», ces cataractes ,
progressivement, se transformèrent en pluie persistante mais, si on peut
employer cette expression, normale. On se prit à espérer! Et après
quelques palabres, certains décidèrent d'organiser une procession...
personne n'y trouva à redire: les bustes des protecteurs d'Arles et du
Vallespir, les Saints Abdon et Sennen, que de mémoire d'homme, sauf
annuellement le 30 juillet, jour de la Festa Major, n'avaient jamais quitté
l'église et le cloître, furent de sortie. La pluie, enfin, continuait à
diminuer d'intensité; le ciel se déchirait, laissant, entre des nuages
encore menaçants, entrevoir quelques lambeaux de ciel bleu, disparus
presqu'aussitôt aperçus. On scrutait le ciel en permanence.
Dans un silence religieux, la procession se mit en marche, parcourant la
ville en même temps que progressivement, la pluie, enfin, cessait et que
timidement renaissait l'espoir. Ceux qui, et j'étais du nombre, ne
participaient pas à la procession, la regardaient passer, immobiles et
respectueux. Même les plus mécréants se décoiffaient au passage et on
devinait qu'ils se retenaient pour ne pas esquisser le signe de la croix.
Ces «traginers» (muletiers), ces bûcherons (boscarols) qui,
habituellement, ne savaient pas aligner cinq mots sans blasphémer (me
cago amb déu – me cago amb l'ostia), ne pipaient mot, comme des
statues...


Vers seize heures, le ciel se déchira et la pluie, enfin, cessa
définitivement. Le Tech et le Riuferrer, tels des fauves déchaînés,
véhiculaient toujours leurs phénoménales masses de liquide sale.
Durant ces trois journées inoubliables, comme une obsession, je pensais
en permanence à Rosine, la vieille grand-mère de mon ami et voisin
Philippe Tixador. N'ayant jamais fréquenté l'école, elle ne s'exprimait et
ne comprenait que le catalan et qui, lorsque nous étions enfants, dès
que la pluie persistait, s'empressait de jeter dans l'âtre quelques feuilles
de laurier béni le jour des Rameaux, croyance ancestrale destinée à
conjurer le mauvais sort en disant: «Que Déu en guardi de questos
malfets, mé a llestar, mes val al foc que l'aïgua. Qu'al foc te curader,
que l'aïgua no té». (Que Dieu nous préserve de ces calamités... mais à
choisir, mieux vaut le feu que l'eau. Il existe des remèdes contre le feu,
il n'y a pas de remèdes contre l'eau)...


Sans que personne n'y songeât, le lendemain, c'était un dimanche. Le
débit avait considérablement baissé; on apercevait des torrents d'écume
zébrant le Canigou. C'est alors que le désastre commença à apparaître
dans toute son horreur! Tout ce qui constituait la richesse d'Arles était
englouti: les Tissages Catalans à moitié détruits; la chocolaterie
Cantaloup n'existait plus; dans les ruines de ce qui en restait, des
poutres métalliques en U, vrillées comme des tire-bouchons, dans un
fatras de décombres, se dressaient comme des suppliques vers le ciel
d'où était venu tout le mal.

De toutes ces immenses prairies de pommeraies qui produisaient des
centaines de tonnes de reinettes qui avaient valu à Arles une presque
nationale réputation, disparues! Comme tous les jardins de la vallée. Il
ne restait plus un seul arpent de terre arable.

Disparu, le mas Can Palanque; disparues les trois terrasses superposées
de la Fontaine des Buis et la villa attenante; disparues les maisons de
Can Gineste et le chêne centenaire qui semblait veiller sur elles pour
l'éternité; disparu le Mas d'en Trafica et toute la famille sauf une fillette
que son oncle avait amenée presque de force. Le patriarche avait passé
outre aux avertissements sous prétexte que ce que n'avait pas fait
l'aigüat de Sant Bertomeu (la référence en la matière à l'époque) ne le
serait à fortiori pas cette fois-ci... Tous se réfugièrent une partie de la
nuit sur le toit, lançant des signaux lumineux et tirant des coups de
fusil... mais personne ne pouvait plus rien pour eux. Disparue, la villa
voisine de ce mas et ses occupants; disparu Can Baptiste; ruiné le mas
de Sant Pere dont les habitants et bétail avaient fui dans la montagne;
disparues les imposantes passerelles métalliques de la Batllia, de la
Fontaine des Buis, de Can Bia et de Can Partere, pourtant bâties sur des
piliers de granit et de béton; disparue, la passerelle sur le Riuferrer;
disparu le moulin de la famille Espuna; disparue, la très récente villa
Berdaguer, le Riuferrer n'avait pas fait de détail; disparue une habitante
du Barri dont la maison était transpercée. Disparus...disparus...disparue
la voie ferrée dont encore quelques dizaines de mètres de rails tordus
étaient suspendus dans le vide... disparus... disparus...
Le Barri d'Amont était un chaos. On marchait sur presque deux mètres
de limon, de cailloux, de branches, d'épaves et de débris de toutes
sortes. On apercevait l'intérieur des maisons par les fenêtres des
premiers étages. La porte cochère de l'Orta était obstruée par un
énorme rocher qu'il fallut tailler sur place.


Deux ou trois jours plus tard, le 21 ou le 22 octobre, on découvrit un
corps, du côté de Can Panne. Se relayant toute l'après-midi, des
hommes le transportèrent, attaché sur une perche, jusqu'au dépositoire
du nouveau cimetière, où il fut lavé. C'est là que je le vis: entièrement
nu, semblable à une statue, coude replié, avant-bras levé devant le
visage, main ouverte comme pour se protéger... c'était le mari de
l'institutrice du Tech.


A la sortie d'Arles, sur la route de Prats, le petit Riuferrer, ce torrent à
truites, s'était frayé un lit incroyable... de presque deux cents mètres, au
milieu duquel, comme un défi, mutilé et semblable à une ruine romaine,
se dressait le pont qui avait résisté à tous les assauts... les incroyables
masses de liquide qu'il n'avait pu engloutir avaient défoncé la route de
part et d'autre. Le Pont Neuf, entre Arles et Amélie, défiguré, avait subi
le même sort. Toutes les routes étaient coupées. A Arles, on ne devait
plus jamais revoir le train!


C'est dans les jours qui suivirent, lorsque le Tech et le Riuferrer
permirent de circuler, que l'on prit vraiment conscience du cataclysme
malgré encore un fort débit, sous un soleil éclatant définitivement
revenu.


Arles était ruiné pour toujours!... Il ne s'en relèverait jamais... et il ne
s'en est jamais relevé. En l'espace de trois jours, cette luxuriante
vallée, ce petit paradis du Vallespir était devenu un incroyable champ de
ruines: plus un seul pré, plus un seul pommier, plus un seul jardin, mais
un incroyable désert de rochers, de cailloux, de gravier, d'arbres
déracinés et mutilés, de débris de toutes sortes, un paysage lunaire, un
paysage de fin de monde dans lequel on retirait quelque cadavre...
L'électricité mit longtemps à être rétablie. Le ravitaillement (farine,
produits de première nécessité...) pendant de longues semaines, se fit à
dos de mulets...


Petit à petit, progressivement, la vie reprit, mais ce n'était plus comme
avant. Ce ne serait jamais plus comme avant...


Pour nous, les enfants, cet incroyable lit du Tech était devenu un
fantastique terrain de jeu: confondus dans les rochers, on pouvait se
cacher n'importe où. Dans certains endroits, mystère de l'aïguat, l'eau
n'avait déposé que du sable «els sorers», ce qui autorisait les placages
lors des parties de rugby qui s'y déroulaient. Mais on s'en rendit compte
l'été suivant, aucun des gouffres, ces lieux de baignade qui faisaient les
délices des grandes vacances: Els aïbres blancs, Can Baptiste, la
Fontaine des Buis et surtout els Asqueixos, ne subsistaient. L'aïguat
avait considérablement rehaussé le lit de la rivière et désormais l'eau
coulait partout régulièrement...


Oui! La vie reprit, mais elle reprit mal.


«La Toile», tissages Camo, reprit au ralenti. La chocolaterie Cantaloup
fut reconstruite... mais ailleurs, du côté de Perpignan et beaucoup
d'ouvriers arlésiens la suivirent, quittant Arles pour ne plus jamais y
revenir. Le minerai de Batère dont la teneur en fer était, paraît-il, une
des plus élevées de France, préalablement grillé et épuré à Arles, et
chargé directement sur des wagons par des trémies, dut être transporté
par camions à Céret et chargé à la pelle, ce qui en augmentait
considérablement le prix de revient, contribua certainement beaucoup
plus tard à hâter la fermeture de Batère et à la disparition d'un grand
nombre d'emplois... La gare, fermée à jamais. Elle recevait toutes les
matières premières des usines du Vallespir, d'Arles naturellement, de
Prats et surtout de St-Laurent. Tous les cheminots, et ils étaient
relativement nombreux, partirent ailleurs...


Début décembre je quittai l'école pour travailler à Can Sorra, mas qui
appartenait à l'époque au docteur Coste (al metge Coste). Nous
comblions avec toutes sortes de végétaux et de terre les profondes
tranchées que le ruissellement avait creusées dans les champs. Je
m'embauchai ensuite à l'entreprise de maçonnerie Carrère qui avait en
charge la construction des passerelles disparues (mas d'en ploma sur le
Riuferrer, et sur le Tech: Can Partere, Can Bia, la Batllia). Nous étions
une bonne douzaine d'Arlésiens dont je pourrais citer les noms et autant
d'Espagnols de la Retirada.


Les murs de soutènement des rampes d'accès à ces passerelles étaient
en pierres de taille.. et pour les tailleurs de pierre (picapedrers), inutile
de préciser que la matière première ne faisait pas défaut: ils n'avaient
que l'embarras du choix!!


Voici! Ce sont mes souvenirs de l'aïguat, tel que je l'ai vécu. Soixantedix
ans après, chronologiquement, incrustés dans ma tête, ces souvenirs
défilent dans ma mémoire comme s'ils étaient récents... et pourtant,
soixante-dix ans se sont écoulés! Fasse le ciel, seul responsible de ce
désastre, que tout ceci ne se reproduise jamais!!

LES BRUIXES


En ces décennies trente – quarante et début cinquante, il y avait à Arles
deux femmes qui vivaient seules (je ne citerai pas leur nom bien qu'elles
n'aient aucune descendance, pas plus à Arles qu'ailleurs): la mère,
presqu'un vieillard – On était vieux relativement jeune en ce temps-là –
et la fille, d'un âge déjà avancé.


La fille promenait en permanence un air de «mater dolorosa» et, pas
plus que sa mère, adressait rarement la parole à autrui.


Elles étaient connues pour être méchantes et plus ou moins sorcières
(bruixes), réputation qui n'était pas usurpée et qu'elles s'ingéniaient à
maintenir sans que cela leur coutât beaucoup.


Elles habitaient pas loin du centre du village... et passaient pour lire le
Petit Albert.... à l'envers!


La croyance populaire affirmait qu'une telle lecture de ce livre, que je
n'ai jamais vu en librairie, octroyait à ses lecteurs un pouvoir surnaturel
et maléfique.


Usant et abusant de cette réputation et de cette croyance, elles
rendaient la vie, particulièrement la vie nocturne, impossible à un jeune
couple occupant la maison contigüe... qui, petit à petit, en perdit le
sommeil et faillit en perdre le goût de vivre... jusqu'à ce que l'homme, un
ancien marin, lassé, frôlant la dépression, se rebelle et retrouve volonté
et vigueur nécessaires.


Il alla empoigner l'une et l'autre et les secoua vigoureusement comme
des pruniers, leur précisant que ce n'était qu'un acompte et en ajoutant
que si leur cirque et leur manège continuaient, il leur flanquerait une
telle raclée que de la Batllia on en entendrait les coups et de Can Valent
leurs cris!
Cette leçon musclée porta ses fruits!


On ne sut jamais si désormais elles remisèrent le Petit Albert ou si elles
se mirent à le lire à l'endroit... et le couple voisin passa désormais des
jours et surtout des nuits calmes et reprit goût à la vie.


Quant aux deux «sorcières», elles se gardèrent bien de porter plainte,
car au Tribunal de «simple police» (justice de paix siégeant au pénal)
dans l'immeuble de la poste actuelle, elles étaient connues comme le
loup blanc et y cumulaient les comparutions.


ROSE!


Elle habitait dans une ruelle, tout près de la place, entre la place et la
placette de l'aire; c'était une authentique figure arlésienne, une femme
plutôt casanière, toujours de noir vêtue, qu'on apercevait rarement dans
la rue.


Elle vivait avec son fils Jean.


Jean était un adulte d'un certain âge, mais un adulte tout petit, mais très
bien proportionné et très gentil garçon. C'était une miniature d'homme.
Il était tailleur; sa taille lui aurait interdit de faire autre chose. Le métier
de tailleur était à sa mesure. Il était physiquement programmé pour
cela. Il travaillait tout près de son domicile, chez Caritx qui s'appelait
Clovis de son prénom, dont l'atelier et la maison se situaient entre la
vitrine Douzon et ce qui était auparavant la pharmacie Fourniols.


Ce fut ensuite Jean Gajate, tailleur talentueux, qui prit la succession. Sa
renommée était telle (la confection en ces années était très loin de ce
qu'elle est de nos jours) qu'il habillait beaucoup de grandes figures du
département.


Elle, la mère de Jean, c'était Rose.

«La Rose de les cartes»!!

Car elle était cartomancienne!


Entre les deux guerres, la superstition imprégnait encore (beaucoup) les
esprits et les anciens et même ceux qui étaient beaucoup plus jeunes, la
regardaient avec respect et une certaine appréhension... comme si
Rose, Rose de les cartes, avait tenu le destin du monde entre ses mains.
Par des commérages et le bouche à oreille, elle avait acquis une
certaine notoriété et il venait parfois de fort loin dans le département,
toutes sortes de gens la consulter.


«Se fer tirar les cartes», comme on disait en catalan.


Lorsque, jouant sur la place, parfois, je voyais sortir de chez Rose
quelqu'un la mine réjouie, fredonnant une chanson en vogue, je me
disais: «En voilà un (ou une) que les prédictions de Rose ont requinqué...
ou lorsque à l'inverse, sortait une personne le regard vague, l'air absent,
je pensais «en voilà un dont les cartes de Rose ont terni les
espérances!»


Rose de les cartes était un modèle de discrétion et jamais sa bouche ne
livra une seule parole relative à ses activités.


Elle mourut aussi discrètement qu'elle avait vécu sans avoir transmis
son savoir!


Avec sa disparition, Arles avait perdu «una figura»!!


LE CHIFFONNIER (Al pellorotaire)


“Pallots! Pellerots! Pells de llapin!! (Chiffons! Peaux de lapin)... A.a. à
raccomoder parapluies!!” clamaient des voix chantantes.


C'était le chiffonnier et son épouse, qui avait un drôle d'accent...
chantant. Ils passaient à Arles à intervalles réguliers. Ils venaient de
Céret avec une vieille guimbarde.


Lui, un grand gaillard vêtu d'une vareuse bleue, coiffé d'une casquette
de marin. Elle, grande, mince, en peignoir sombre. Lui, portant un sac
sur l'épaule et une minuscule trompette en corne maintenue par un lacet
passé autour du cou..


Coup de trompette et: “Pellerots!! Pells de llapin”. Cette phrase revenait
comme une litanie. Une activité qui, sans l'enrichir, devait lui permettre
de bien gagner sa vie.


Entre les deux guerres, chez les ouvriers, l'argent ne coulait pas à flot.
Il était même rare.


L'homme achetait chiffons et peaux de lapins. Elle, réparait les
parapluies.


En ce temps là, la vie était dure: pain, pommes de terre, pâtes et
légumes souvent du jardin, constituaient l'essentiel de la nourriture.
Pour des porte-monnaies maigres, la viande était un luxe. On en
achetait surtout pour “faire la soupe!” A Arles, ce terme était –et peutêtre
est toujours-- synonyme de “pot au feu”. Pour les familles, surtout
les “nombreuses”, la soupe, qui alternait souvent avec l'ollada, un
saupiquet de haricots avec des couennes ou une queue de cochon, était
un plat nourrissant et des plus économiques.


On allait chez le boucher (Delos, Anadalmay ou Cardonne) acheter “un
quart i mig” (un quart et demi: 375 gr)de soupe. C'est ainsi qu'on passait
commande et on se faisait si possible ajouter un os, de préférence à
moëlle. Avec ce lambeau de “bas morceau” de viande, l'os, des pommes
de terre et quelques autres légumes, les mères de famille cuisinaient
aux moindres frais un repas pour cinq ou six personnes...
Certains dimanches ou jours de fête, il fallait quand même “marquer le
coup”.
Alors, on tuait un lapin!
La presque totalité des familles en élevaient dans des cages au rez-dechaussée
de la maison; dans l'entrée, qui était réservée à l'élevage du
cochon et des lapins, ou dans le “pati” pour les demeures qui en étaient
pourvues et que, dans la plaine du Roussillon, on appelle “parraguères”,
soit dans un cabanon du jardin.


Tuer un lapin ne présentait aucune difficulté. Toutes les Arlésiennes
savaient tuer, dépouiller et éviscérer un lapin en quelques minutes.
Ce lapin, qu'on accommodait soit en civet si on était en hiver, soit avec
des poivrons et des tomates en été, à la catalane (amb pobrots i
tomates), appellation que nous contestent nos “cousins” situés à l'autre
extrémité de la chaîne des Pyrénées qui osent appeler cette préparation:
“à la basquaise”...


(Un érudit catalan fort en thème m'affirmait un jour que ce sont bien les
Catalans qui sont à l'origine de cette préparation... mais négligeant de la
faire homologuer officiellement, laissèrent aux Basques la possibilité de
s'en emparer... et de la baptiser..??)

Bref: en civet ou à la catalane, le lapin constituait un repas festif qui
sortait de l'ordinaire!


Restait la peau! Retournée comme un gant ou, comme ce qu'elle était,
une vulgaire peau de lapin! Jalousement conservée.


Souvent, les enfants, nous en devenions propriétaires. C'était notre
capital. Le pallotaïre les achetait. Il en était même friand! Il venait
exprès de Céret pour cela, tandis et pendant que sa femme récupérait
les parapluies à réparer. On ignorait à l'époque ce qu'était la société de
consommation. Elle les rendrait réparés contre rétribution à la
prochaine tournée.

Pour la peau, il fallait marchander (reguetejar en catalan); le chiffonnier
ne lâchait pas l'argent comme cela. Une peau valait dans les dix sous;
parfois, plus rarement quinze sous si elle était belle et si elle était
vraiment exceptionnelle, mais alors il fallait s'accrocher et marchander
interminablement, ça pouvait aller jusqu'à vingt sous (un franc).
Pour donner un ordre de grandeur, un ouvrier percevait à l'époque une
vingtaine de francs pour une journée travaillée. A la chocolaterie
Cantaloup, quelques privilégiés étaient mensualisés et percevaient six
cents francs. C'est d'ailleurs cette catégorie qui forma le noyau des
“jaunes” en refusant de s'associer à la grève de 1936.


Le lendemain, en allant à l'école, bien avant huit heures, passant devant
la boulangerie Pruja qui faisait communiquer deux rues en évitant la
Placette d'Amont, je convertissais illico ce pactole en pains au lait à
vingt-cinq centimes pièce (cinq sous).


Oh, ils n'étaient pas bien gros! A peine un peu plus volumineux que
l'index et le majeur d'un adulte réunis...
Mais ils étaient encore chauds, sentaient si bon!! et on en mangeait si
rarement!!


Chemin faisant, je ne résistais pas à la tentation: j'en mangeais un,
gardant longtemps chaque morceau dans la bouche pour ne rien en
perdre de la saveur et pour faire durer le plaisir... Arrivé à l'école, dès
l'entrée en classe, je rangeais ceux qui me restaient, bien enveloppés
dans le casier...jusqu'à la récréation qui, ces jours là, ne semblait jamais
arriver...


Certains de mes camarades de classe, possesseurs d'une tirelire,
thésaurisaient. Bien que n'ayant encore jamais lu “l'avare” de Molière,
ils se comportaient comme des Harpagon.


Sortir un sou de leurs économies leur arrachait le coeur. Ils aimaient
beaucoup les pains au lait et les friandises... mais celles et ceux des
autres que parfois ils mendiaient sans vergogne... Dans la vie, par la
suite, je n'en ai connu aucun qui soit devenu banquier!!..


En ce début des années 2000 déjà bien entamées, les temps ont changé.
Les particuliers n'élèvent plus de lapins depuis longtemps; ces lapins
qu'il fallait nourrir, tuer, dépouiller et éviscérer. Les gens ont beaucoup
plus d'argent et les grandes surfaces les vendent prêts à cuire. Tant pis
si le goût n'est plus ce qu'il était. On ne cherche pas à savoir comment
et avec quoi ils sont nourris... On ne fait plus réparer les parapluies;
certaines firmes en offrent en publicité. Plus de peaux à vendre et plus
de chiffonniers pour en acheter. “Pellerots, pells de llapin”, “A. a. à
raccommoder des parapluies”. Pas plus à Arles qu'ailleurs, ces cris ne
résonnent plus!! C'est fini depuis longtemps!!


BALS DE QUARTIERS ET DE LA ST-JOSEPH


Sevrée de fêtes et de bals pendant presque six ans durant la guerre et
l'occupation, une fois l'armistice signé, avec le retour des prisonniers et
des STO, tout le monde avait soif de réjouissances. Les fêtes
traditionnelles rétablies, à Arles, comme toujours, on en rajouta: ce
furent les bals de quartiers, en semaine et en soirée.


Le premier eut lieu à la placette d'amont, tout à fait différente de ce
qu'elle est aujourd’hui, avec un phonographe ou un “pick-up”; il obtint un
grand succès. Ce fut ensuite le tour de la placette de l'aire; il n'était
plus question de phono ou de pick-up! On monta d'un cran! Ce fut un
trio: Les trois Jean, Jean Espuma (de la famille Moliners) du nom de
l'ensemble habitation-moulin situé près du pont du Riuferrer que la
grande crue de 1940 balaya comme un fétu de paille, à la batterie; Jean
Pompidor à l'accordéon et au saxo; un troisième Jean des environs.
Grosse affluence à la placette de l'aire!


Compte-tenu du succès que connaissaient ces bals de quartiers, Pierre
Sola et son épouse, les propriétaires de l'hôtel restaurant les Glycines
mirent sur pied, au fond du Joc de Pilota devant leur établissement, le
troisième et je crois, le dernier bal de quartier de l'été... et ils ne
lésinèrent pas, s'assurant de la participation de la cobla d'Arles,
ensemble intermittent et occasionnel qui se constituait lors des “grands
évènements” locaux et qui fit sa première apparition le 8 mai 1945 lors
des journées de folie de l'armistice.


Cet ensemble était composé d'authentiques musiciens: Alexandre
Cordomi à la “ténora”, Martin Llosa en deuxième ténor, l'architecte Louis
Batlle à la “prima” qu'on n'appelait pas encore “tible”, Jacques Oms,
l'oncle de Josiane Roué Gratacos, la muse de la Rodella, propriétaire de
la maison point de départ de la procession de la Festa Major, à la
trompette et André Sourribes, le menuisier ébéniste à la contrebasse.
Ils n'étaient que cinq, à peine deux de moins que les coblas de l'époque
qui instrumentaient à sept.


Jamais Joc de Pilota n'avait connu atmosphère aussi festive... et peutêtre
jamais, Pierre et Eva Sola ne furent plus heureux que ce jour là...
bien que cela leur coûtât de l'argent sans leur rapporter un sou!
Le comité des fêtes traditionnelles, celles qui se déroulaient sur la
place: carnaval, Sant Joan, Festa Major, Festa petita et qui étaient
financées par les trois “Llevant de taula” de l'année: Premier de l'an,
carnaval s'il se déroulait sur la place, Sant Joan et 30 juillet (festa
major) et par la redevance que payaient les danseurs (hommes
uniquement); ce comité donc, composé d'une dizaine de membres
(Marcel Fite, Camille Maler, René Salvat, Antonin Claret, René Barboteu,
Louis Sala, René Brunet, Lucien et Joseph Lopez, Roger Rudelle, Marcel
Tixador, Jean Carrère (Nono), je pense n'en oublier aucun, avait une
double casquette: il organisait tous les dimanches, matinées et soirées
dansantes à la Treille, établissement tenu à l'époque par la famille
Corco, Biel, son épouse Paulette et leur fils Henri, lorsqu'il était
présent... avec le concours des meilleures coblas orchestres du
département: les Combo Gili, les Unics, les Camps-Audibert, les
Roquelaure, les Corti Mattes... et parmi les orchestres seulement, les
Aspéro, le Trio España, les Chocolats Boys composé en majeure partie
d'Arlésiens (Jean Justafré, René Saunières...) ouvriers chocolatiers qui
avaient suivi Cantaloup à Perpignan après l'aïguat, Georges Barre qui ne
s'était pas encore catalanisé ne s'appelait pas Jordi, avec sa guitare
électrique (comme l'annonçait sa publicité), etc... Naturellement,
l'entrée était payante; Biel Corco prêtait gratuitement la salle mais s'y
retrouvait largement avec les consommations qu'il servait.
Le summum de ces après-midis et soirées dansantes de la Treille fut
atteint avec le Grand Bal de nuit de la St-Joseph 1946, renouvelant
l'expérience de leurs aînés et de leur soirée de 1933 (dont les
photographies figurent toujours en bonne place lors des expositions
« Arles fa temps » à la salle Poch; ce fut une date marquante de l'année.
Il eut lieu tout naturellement à la Treille dont la salle avait été
artistiquement décorée dans la semaine précédente. Des guirlandes à
profusion servaient de support à d'innombrables fleurs en papier, des
serpentins et des glaces entourées de verdure disséminées sur les murs.
Bref! Une salle digne des contes des mille et une nuits. Il est vrai que
cette nuitée là ne devait pas être une nuit ordinaire; elle ne le fut pas;
elle fut mémorable...


Le comité organisateur s'était assuré le concours d'un très grand
orchestre: Les Guillaumon !! calqué sur Jacques Elian (Hélian) ou Ray
Ventura, les rois de l'hexagone en la matière qu'on entendait à longueur
de journée à la radio; les Guillaumon, de loin la meilleure formation des
P.O., qui rayonnait sur le département, les départements limitrophes et
bien au-delà. L'entrée était naturellement payante et relativement
chère. Un orchestre de la classe des Guillaumon était loin d'être gratuit!
Nous étions toujours en période de restrictions et absolument tout était
toujours et encore contingenté... Mais avec du fil et des aiguilles,
question « toilettes », la plupart des Arlésiennes firent des miracles à
peu de frais et réussirent à s'habiller comme des princesses! Certains
jeunes gens firent même prendre l'air au « vestit nubial » de leur père...
qui n'avait guère servi depuis le jour où il avait épousé leur mère!!
Dans une ambiance exubérante, après distribution de cotillons, sous un
déluge de confettis et un entrelacs de serpentins, entre minuit et une
heure, les organisateurs dont la plupart burent à peine un verre de
limonade, se transformèrent en garçons de restaurants zélés, prenant
commandes, servant amuse-gueules, repas froids et pâtisseries. La
partie boissons était réservée à la famille Corco; c'était sa rétribution.
Dans une atmosphère phénoménale, les plus fortunés firent même sauter
quelques bouchons de champagne, la soirée se poursuivit jusqu'à
l'aurore (chose exceptionnelle au milieu et à la fin des années 40).
Le soleil commençait à rosir les cimes du Canigou bien encapuchonnées
de neige, lors les Guillaumon, à bout de souffle et les fêtards éreintés et
joyeux, déclarèrent forfait. Ce n'était pas la fraternité de l'armistice qui
était déjà loin, mais ce bal de la St-Joseph fut une incontestable
réussite. Bien que faisant plus ou moins bande à part, toute
l'aristocratie arlésienneétait présente... et ne serait-ce que ceci, ce n'était pas banal!!

LES LAITIÈRES


On ne saurait parler d’Arles du passé sans évoquer ces admirables
laitières qui quotidiennement, du 1er de l’an à la St Sylvestre, sept jours
sur sept, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il fasse très chaud,
venaient à pied livrer le lait au domicile de chacun. Il y avait Thérèse et
Marcelle de « Can Palanca », ce mas si proche du village que la grande
crue de 1940 raya impitoyablement de la carte ; Marcelle de « Can
Valent » ; Hortense et sa mère, du mas « d’en Pluma » ; Madeleine de
« Can Panna » et les autres, du « Mas de las Guardias » et de la vallée
du Riuferrer. Ce lait qui, refroidi après avoir bouilli, était recouvert d’un
doigt de crème ; ce lait qui n’avait aucun rapport et était une denrée tout
à fait différente de ce lait « pasteurisé, écrémé ou demi-écrémé » vendu
en bricks qu’on consomme de nos jours et dont on se pourléchait les
babines.


Ces laitières qui avaient chacune sa clientèle attitrée, finissaient très
vite par faire presque partie de la famille. Elles rentraient sans même
frapper et en cas d’absence, trouvaient le récipient destiné à recevoir le
lait sur la table, si la cuisine était située au rez-de-chaussée, sur la
première marche de l’escalier, si elle était à l’étage. Elles mesuraient le
lait, le transvasaient et repartaient. Le client réglait en fin de semaine ;
en cas de gêne, le crédit était automatiquement consenti… et la
discrétion assurée.


JEAN ALRAN


Un personnage typique de la population arlésienne des années trente,
c’était Jean Alran. Il était cafetier ; lui et son épouse Thérèse tenaient
un estaminet au premier étage d’une maison dont le rez-de-chaussée,
faisant communiquer deux rues, était emprunté à longueur de journée. A
quel titre, probablement une sorte de « droit coutumier » comme il en
existe chez les tribus zoulous et les peuplades maoris… mais surtout
parce que Jean et Thérèse le voulaient bien… Ils vendaient aussi du vin
au détail… et pour bizarre que cela puisse paraître, Jean vendait aussi…
des briques et des tuiles, bien que cela n’eût aucun rapport. Il devait se
procurer ce matériau auprès des nombreuses « tuileries » qui
foisonnaient dans la plaine. Sauf les briques et les tuiles, Jean
considérait toute autre activité comme secondaire… car il était surtout
et avant tout sergent du corps local des sapeurs pompiers. C’était sa
raison d’être. Il y consacrait tout son temps, même lorsqu’il n’y avait rien
à faire.


Les pompiers de ce temps-là n’avaient rien de commun avec nos actuels
soldats du feu. Le matériel réduit à sa plus simple expression se
résumait à une pompe à bras –plus tard avec le « projet fontinal » il y eut
des bouches d’incendie- qui faute d’entraînement et d’entretien, ne
fonctionnaient pas lorsqu’il aurait fallu… et surtout d’une kyrielle de
seaux en toile que, faisant la chaîne, on se passait de main en main.
Chaque fois que les pompiers étaient appelés pour un incendie de forêt,
la préfecture leur allouait cent francs (à chacun). Cent francs
représentaient alors la rémunération de trois journées de travail… ce qui
était fort appréciable.


Lorsque l’administration tardait quelque peu à envoyer la somme, Jean
Alran qui avait la plume facile –les téléphones étaient chose rarissime à
l’époque- inondait la sous-préfecture de lettres en demandant au souspréfet
de « lui donner rapidement satisfaction », car dit-il, « pendant ce
temps-là, les hommes m’assassinent ».


Ces rapports épistolaires avaient fini par créer entre Jean et le souspréfet
une sorte de complicité dont il n’était pas peu fier… à tel point
que lors des conseils de révision qui se tenaient dans chaque chef-lieu
de canton en présence du sous-préfet qui représentait l’Etat, Jean,
d’autorité, prenait les choses en main et Monsieur le sous-préfet sous
son aile. Il le pilotait, lui faisant visiter la mairie, le parc, les salles de
classe, avec présentation des instituteurs et institutrices. C’était la
coutume ; maire et adjoints ce jour-là, s’effaçaient devant Jean Abran,
« l’ami du sous-préfet » qui vis-à-vis de ce sergent du corps des sapeurs
pompiers, jouait parfaitement le jeu.


Il est une anecdote qu’on essaya de tenir secrète, mais qui transpira
malgré les dénégations des intéressés et dont tout Arles parla une
semaine entière.


« C’était un dimanche de Carnaval. Dans l’après-midi, on avait fait
Bacchus. La plupart des pompiers, travestis en vignerons, blouse bleue,
baratine, large chapeau ou large béret, en avaient été les acteurs
principaux et comme il se doit, avaient copieusement honoré ce dieu de
la vigne. On vint subitement leur dire, sur la place, qu’un début
d’incendie venait de se déclarer du côté de « Can Valent ». Il n’y avait
pas à tergiverser ; le devoir avant tout. Ils y partirent sur le champ tels
qu’ils étaient… déguisés.
Ils étaient peut-être un « peu gris », mais pas fous ! En montagnards
avertis, ils savaient très bien qu’en plein mois de février, en soirée, sans
un souffle de vent, un début d’incendie en bordure d’une châtaigneraie
exposée au nord, ne risquait guère de se développer.


Arrivés à proximité des lieux, ils se trouvèrent un abri, s’y endormirent
un couple d’heures, pour, au réveil, constater que comme prévu, le feu
s’était éteint de lui-même. Ce fut, pour les pompiers, une journée faste, à
marquer d’une pierre blanche : Ils avaient fait Bacchus ; ils s’étaient
octroyé un bon roupillon et ils avaient gagné cent francs. Le secret ne
fut pas aussi bien gardé qu’il aurait dû ; quelques allusions perfides
circulèrent, farouchement démenties par les intéressés…


LES CARTES D'ALIMENTATION


Lorsqu’allant à Arles, j’arrive à hauteur du cimetière et que j’emprunte
l’actuelle avenue Général Joana, en contemplant sur ma gauche
l’énorme massif qui culmine au Belmaig, ce sont des souvenirs d’un tout
autre ordre qui se télescopent dans ma tête. A une certaine époque, ces
montagnes furent les mamelles nourricières d’une partie de la
population. Ces montagnes, je les connais pour les avoir, dans ma
jeunesse, parcourues dans tous les sens… En les regardant, je me
retrouve comme très souvent en proie à une multitude de pensées que je
croyais oubliées à jamais. Ces chères montagnes, à un certain moment,
comme à beaucoup d’autres… elles m’ont nourri.


C’était pendant les années noires de la guerre et de l’occupation ; des
cartes d’alimentation que la mairie distribuait mensuellement ; elles
comportaient toute une série de distinctions : « pour les enfants: toute la
kyrielle des J – J1 – J2 – J3 »; pour les adolescents : « A » pour adultes
et spéciales pour « travailleur de force ». Les commerçants en
détachaient les tickets au fur et à mesure des achats –pain, pâtes, huile,
viande (une seule fois par semaine, le samedi), tissus, etc, etc. Les
tickets épuisés « finita la comedia » ; on n’avait droit à plus rien… sauf
ceux, et ils n’étaient pas tellement nombreux, qui avaient les moyens de
s’approvisionner « au marché noir », c’est-à-dire de payer ce qu’ils
achetaient en cachette, le triple ou le quadruple de sa valeur. Ce fut la
période dorée de certains commerçants peu scrupuleux, épiciers et
revendeurs de légumes en particulier qui s’enrichirent sans état d’âme
sur des ventres affamés. Ils vécurent la période la plus somptueuse de
leur histoire.


Tout ce qui était comestible se vendait ; ce qui l’était moins s’achetait.
Un produit jusque là inconnu fit une apparition miraculeuse et
fulgurante : « L’Ersatz », ce nom allemand qui signifie « produit de
substitution » : ersatz d’huile, dont on se demandait à quelle rivière elle
avait été puisée, ersatz de fromage dont il aurait fallu chercher la
carrière d’où il avait été extrait ; ersatz de biscuit à base de sciure de
bois ; ersatz de ceci, ersatz de cela…


L’année la plus noire fut 1943, en plein coeur de la guerre mondiale.
Dévasté par la grande crue d’octobre 1940 (l’aiguat), Arles ne produisait
plus rien. Toute la terre arable avait été emportée. Cette mémorable
grande crue avait raboté les vallées, les jardins, les prés, tout avait
disparu, remplacé par un champ de ruines et de rochers.


On avait faim !... Heureusement, à partir du début de l’automne, il y eut
les châtaignes… qui devinrent la nourriture de base de la plupart des
familles. Dans chaque maison, dans l’âtre, il y avait en permanence un
récipient « un tupi » dans lequel elles cuisaient. Elles constituaient
l’essentiel des repas… sans compter celles qu’on mangeait à longueur
de journée. Le soir, pour changer, on les faisait griller ; les « pannes
castagnères » -ces poêles trouées- ne chômaient pas. Ceux qui avaient
une vigne les dégustaient avec le vin nouveau qui n’était pas encore
piqué.


En ce temps-là, les premières châtaignes de France provenaient d’Arles
et plus précisément de la vallée du « Bonabosc » où on commençait à
les gauler et à les ramasser pour la St Ferréol, en septembre.
1943 fut une année exceptionnelle. Au tout début de la saison, on en
volait bien quelques-unes, pour respecter la tradition, mais ensuite ce
n’était plus nécessaire ; tous les châtaigniers étaient chargés. Que ce
soit les arbres adultes (en catalan « Duelleres ») ou ceux qui étaient
bien plus jeunes (las xeclères), tous ployaient sous la charge. Lorsque
les bogues étaient rousses et entrouvertes, un fort coup de pied sur le
tronc à quatre-vingts centimètres du sol, tête baissée et rentrée dans les
épaules, ça tombait comme la grêle ; il ne restait plus qu’à recommencer
et à ramasser.


Comme la plupart des gens, j’utilisais un sac de sel vide, qu’on appelle
en catalan « un sacutell ». Plein, il avoisinait ou dépassait les trente
kilos ; à la maison, on les triait ; les grosses et les moyennes étaient
achetées par des revendeurs qui en faisaient le commerce et « en
donnaient » un bon prix. Trente kilos de châtaignes rapportaient plus
que l’équivalent d’une journée de travail… Trente kilos, c’était un poids
tout fait raisonnable… au départ, mais lorsqu’il fallait le transporter sur
les épaules du haut de la châtaigneraie dite « Bosc de vile » ou « d’al
Cable d’en Serradell » ou encore à partir du chemin transversal qui
reliait et relie peut-être encore « Can Rigall » au « Mas Nou », par des
sentiers muletiers et malaisés, il donnait l’impression de s’alourdir à
chaque pas. Les pauses étaient bienvenues et fort appréciées.
En cet automne 1943, certains quittèrent momentanément leur emploi
pour s’adonner au ramassage et à la vente des châtaignes ; c’était
beaucoup plus lucratif. Certain champion n’hésitait pas à aller avec une
vieille bicyclette du côté de Montalba et au prix de quelle fatigue, en
ramenait entre cinquante et soixante kilos. Un record… et sa famille
était ravie.


En cet automne 1943, j’ignore si les saints Abdon et Sennen y furent
pour quelque chose, mais Dieu et le Ciel étaient arlésiens. Avec la
profusion de châtaignes, ils permirent à la population de manger presque
à sa faim.


SOUS L'OCCUPATION


Il faut tordre le cou à certaines légendes lancées il y a longtemps et bien
entretenues par les « médias » qui accréditent l’idée que sous
l’occupation, la France ne comptait que deux catégories de citoyens :
d’une part une infime catégorie de « collaborateurs » ; d’autre part, une
écrasante majorité de résistants… et qu’on « entrait en résistance »
comme on adhère aujourd’hui à un parti politique ou à une association
sportive.


Une écrasante majorité de résistants !!!

Ce serait magnifique, ce serait merveilleux… si c’était vrai !!

Comme elle est belle et exaltante, la Résistance, soixante ans plus
tard !!


La réalité est tout à fait différente : s’il y avait bien une infime minorité
active pro-nazie et une autre infime minorité de résistants, il y avait
surtout une écrasante majorité qui ne pensait qu’à survivre au désastre
et à l’occupation – et s’en accommodait- affichant un souverain mépris
envers les politiques successifs qu’elle tenait pour responsables et
traduits en justice par l’Etat Français (procès de Riom), oubliant que ces
« politiques » n’étaient que le reflet d’une époque où les Français ne
voulaient pas se battre pour Dantzig ni mourir pour la Pologne ou la
Tchécoslovaquie, applaudissant, à sa grande surprise, le chef du
gouvernement (Daladier) à son retour de Munich, après de nouvelles
concessions à Hitler… Ces politiques qui nous avaient auparavant
persuadés que « nous vaincrions parce que nous étions les plus forts »
« Que la route du fer était coupée »
Et qui incitaient expressément à ramasser la ferraille avec laquelle
« nous devions forger l’acier victorieux !! »
Les fortifications de la Méditerranée et de la côte et en particulier de
Port Vendres étaient confiées à l’organisation TOD qui avait déjà édifié
le « mur de l’Atlantique ».


Cette organisation allemande employait sans aucune contrainte une très
nombreuse main d’oeuvre locale, spécialiste du bâtiment, manoeuvres,
entreprises et artisans maçons, qui s’étaient mis spontanément à sa
disposition. Nombreux furent dans le département, ceux qui quittèrent
leur travail pour s’y embaucher.


Arles ne fit pas exception à la règle !


Actuellement, il peut paraître choquant que les Français, sans aucune
contrainte et en toute connaissance de cause, se soient mis au service
de l’occupant. A l’époque, ce n’était ni mal vu ni choquant, ni amoral, car
consciente ou non, toute la France travaillait pour l’Allemagne : les
fonderies, les tissages, les agriculteurs… Batère dont la mine tournait à
plein régime, etc.


Et, argument de poids, les ouvriers qui s’embauchaient à Port Vendres
percevaient un salaire de 1/3 supérieur à celui perçu auparavant ; qu’il y
avait des enfants à nourrir et pas grand chose à manger,
particulièrement dans notre région ravagée par l’Aïguat en 1940.


Tous les lundis, un camion chargé d’ouvriers, quittait Arles de très bon
matin en direction de Port-Vendres. Retour samedi en fin d’après-midi.
A tous ces ouvriers embauchés par l’organisation TOD, s’ajoutaient les
requis . Tout homme, âgé de 16 à 60 ans, devait obligatoirement
travailler un jour par semaine pour l’occupant. Les équipes s’étalaient
sur six jours, par ordre alphabétique avec obligation de se munir d’une
pelle ou d’une pioche.


Pour l’anecdote, il faut préciser que tous ces outils « étaient modifiés »,
soit à la forge, soit au burin, pour être réduits à leur plus simple
expression, parfois à peine plus gros que des jouets, ce qui n’était pas
toujours du goût des Allemands.


Le matin, l’appel se faisait au parc de la mairie.
Ce travail obligatoire, région de Collioure, Argelès (Valmy), Port-Vendres
était très bien rémunéré. Il se situait parfois en des lieux relativement
éloignés du littoral : St-Genis, St André, où nous creusions des « trous
individuels, des tranchées et nids pour mitrailleuses.
Sauf cas de force majeure dûment constaté, tous les hommes sans
distinction, compris dans la tranche d’âge considérée étaient tenus de
participer. Certains, peu habitués au travail manuel et « ayant les
moyens » se faisaient remplacer, ajoutant un « bon petit quelque chose »
au montant légal de la rétribution. Quelques Arlésiens, y trouvant leur
compte, en firent leur métier, devenant en quelque sorte des
remplaçants permanents.


Nous étions ramenés à Arles en fin de journée. Il faut dire que personne
ne se tuait à la tâche et que ces journées de travail obligatoire étaient
pour ceux qui étaient habitués à travailler, du semi repos !!
Nous étions surveillés par des soldats armés, parfois guère plus âgés
d’une vingtaine d’années, façonnés au moule des « jeunesses
hitlériennes ». Inflexibles vis-à-vis des « requis » d’un âge mûr, si on
savait s’y prendre et si aucun gradé ne rôdait dans les alentours, leur
comportement changeait radicalement lorsque les « ouvriers » qu’ils
surveillaient étaient de leur génération : des photographies sortaient des
portefeuilles ; malgré la barrière de la langue, des conversations
gestuelles s’engageaient et parfois, à midi, surveillants et surveillés en
arrivaient à partager la pitance, aussi maigre pour les uns que pour les
autres…


Etant appelés par ordre alphabétique, les équipes étaient presque
toujours formées par les mêmes personnes. En ce qui me concerne, des
« R » et des « S » : des Ribes, des Saguer… lors de l’appel, la
prononciation de nos noms avec l’accent allemand nous faisait pouffer.
Un jour, nous étions dans la région de St-Genis. Nous devions creuser
une tranchée dans une vigne immense. Il faisait très chaud. Le soldat qui
nous surveillait nous en avait tracé les contours. Bien qu’étant le plus
jeune, j’ai suggéré de ne pas le respecter intégralement pour
sauvegarder le maximum de ceps. Tout le monde a été d’accord. En ce
temps-là, même le vin était rationné. En milieu d’après-midi, nous avions
soif et un bon coup, à la régalade, bien frais, aurait été le bienvenu. Sous
un soleil de plomb, muni d’une bouteille, je me suis rendu au « mas »
chez le propriétaire, situé à l’entrée de la vigne, à une centaine de
mètres du lieu de travail. La femme était à la fenêtre. Je lui ai demandé
si elle voulait bien me vendre un litre de vin. Elle m’a répondu qu’elle
n’en avait pas. Etre propriétaire de dizaines d’hectares de vignes et oser
répondre qu’on n’avait pas un litre de vin à vendre ! J’étais sidéré et
furieux « vous en auriez si j’étais Allemand !! ».


Elle a ajouté que si nous avions soif, il y avait de l’eau, me désignant de
la main une pompe à roue au milieu de la cour… ajoutant ironiquement
que je pouvais me servir du « poal » (cruche catalane en terre cuite
vernissée avec laquelle on pouvait boire à la régalade).


J’ai pris le « poal » et sous le regard de la femme étonnée, bras tendu,
comme un discobole, j’ai tournoyé sur moi-même, je l’ai lâché, le
fracassant contre le mur… et m’adressant à la dame interloquée et
stupéfaite, j’ai cru bon d’ajouter que jusqu’à maintenant nous faisions le
maximum pour minimiser les dégâts de la vigne, mais qu’à partir de
maintenant, c’était fini. Elle verrait bien. J’ai raconté l’histoire à mes
collègues. Nous avons fait une hécatombe de ceps… sourire aux lèvres !!


LE CHÂTEAU BLEU


Cette bâtisse fut construite tout à la fin des années 1920 ou au tout
début de la décennie suivante par un authentique marquis dont je ne
suis plus certain du nom, séduit par l'exposition au soleil de ce site bien
à l'abri, entre montagne et route de Corsavy. Tout l'extérieur de cette
demeure qui ressemblait à un manoir était uniformément bleu azur.
A Arles, cet ensemble devint très vite «le château du marquis»!
Que devint ce marquis? Je l'ignore!


En 1942, lorsque Hitler décida d'occuper la zone sud de la France -dite
zone libre-, à Arles, les Allemands s'installèrent au Palau précédemment
demeure de Léon Cantaloup, de son épouse et de leur fils Roger; dans
une partie de l'hôtel des Glycines, dans quelques chambres
réquisitionnées, comme ce fut le cas à la pharmacie Fourniols, sur la
place, qui faillit être le théâtre d'un drame lorsqu'un jour, l'officier qui y
logeait se saoûla comme un Polonais en apprenant la mort d'un ou deux
de ses fils sur le front de l'Est, voulut obliger M. Fourniols qui, de sa vie,
n'avait peut-être jamais bu un demi, à partager quelques verres de
Schnapps avec lui. Devenu furieux devant le refus du pharmacien, il
dégaina et fit feu. M. Fourniols ne dut la vie qu'à sa toute petite taille et
au fait qu'il se baissa très rapidement. La balle frôla sa tête... et ils
s'installèrent également au Château du Marquis que, compte-tenu de son
aspect extérieur ils baptisèrent «le Château Bleu»... nom que sans s'en
rendre compte, parce que peut-être peu portés sur la noblesse, petit à
petit, les Arlésiens adoptèrent, le substituant à l'appellation initiale.
C'est ainsi «qu'el Château d'el Marquis» devint «le Château Bleu».A la fin
de la guerre, ce château, acquis par je ne sais quel organisme devint une
«maison de repos» destinée aux anciens prisonniers revenus malades et
surtout aux survivants de Dachau, Buchenwald, Auschwitz, Bergen
Belsen, Tréblinca et autres camps de concentration, de déportation et
d'extermination... pour finalement des années plus tard, finir par devenir
ce qu'il est aujourd'hui! Après beaucoup de travaux et maintes
transformations!


LE SOLDAT ALLEMAND GISANT AU DURDULL
Lorsque je vais à Arles, que je me promène sans but défini, un peu au
hasard, que j’arrive vers le « Joc de Pilota », je ne manque jamais de
descendre au « Durdull », cette source souterraine où avec mes
camarades de jeux, nous nous sommes si souvent abreuvés. Ce n’est
pas la soif qui m’y amène, mais un souvenir bien particulier qui ne date
pas d’hier, mais de 1943, du temps de l’occupation allemande.
Je m’arrête, après avoir descendu plus de la moitié de l’escalier, me
disant « c’était ici ! ».


C’était en 1943. En plein été. En juillet. Je travaillais à la boulangerie
COSTE, dont le magasin était situé sur la « placette d’Avall », et le
fournil rue « Comte Arnal », la venelle qui relie les deux placettes, celle
de l’ère à celle d’Avall.


Qui était donc ce Comte Arnal, dont la rue porte le nom ? je n’en sais
rien ; je ne l’ai jamais su et peut-être même qu’à Arles personne n’est
susceptible d’en fournir l’explication. Quel que fut ce Comte, ce n’est pas
un grand honneur qu’on lui rendit en baptisant cette rue de son nom.
Quand on porte un titre qui se situe au centre de la hiérarchie nobiliaire,
on mérite soit une avenue, soit un boulevard. La rue « Comte Arnal »
n’est ni l’un ni l’autre mais bien au contraire, une des venelles les plus
étroites de la commune. Certains plaisantins prétendent que ces ruelles
avaient été imaginées et conçues pour permettre à ceux qui avaient un
peu trop honoré la bouteille… de marcher droit… les murs opposés
renvoyant systématiquement dans le droit chemin ceux dont la ligne
droite devenait par trop tortueuse…


En 1943, les réfrigérateurs et congélateurs actuels étaient des choses
inconnues. Peut-être quelques riches en possédaient et ce n’est pas
certain. Les commerçants qui devaient obligatoirement conserver
certaines marchandises ou denrées au froid, se servaient de glacières,
sortes d’armoires hermétiques, dotées d’une forte isolation, dont on
maintenait la basse température au moyen de blocs de glace renouvelés
plusieurs fois par semaine qu’on recevait de Perpignan. Le car les
apportait.


Dans les boulangeries, le four, chauffé par un feu d’enfer, il faisait très
chaud et en été, boire un bon coup d’eau fraîche était indispensable,
surtout lorsqu’on venait d’enfourner et que la poitrine donnait naissance
à une source. L'eau fraîche à ce moment faisait rêver. ’eau fraîche à ce
moment faisait rêver !


On pouvait la puiser en plusieurs endroits : les pompes à roue de St
Sauveur et de la Llose, au Barri, par exemple ; quelques rares maisons
qui possédaient « un pati » (cour intérieure) avaient creusé un puits et
permettaient au voisinage de s’y servir. Pour nous, à la boulangerie
COSTE, l’eau fraîche la plus proche était au « Durdull » ; cette source
souterraine située à deux pas de l’hôtel des Glycines, au débit
impressionnant et permanent, à laquelle on accédait par un escalier
d’une vingtaine de marches. J’y allais presque chaque nuit remplir une
ou deux bouteilles.


Les rues n’étaient pas éclairées ; c’était le règlement et aucune lumière
ne devait filtrer de l’intérieur des maisons.


Une nuit donc de plein été, vers les deux heures, comme d’habitude,
j’allai au « Durdull » remplir mes bouteilles d’eau, dans la plus complète
obscurité ; ça ne me gênait pas du tout, l’habitude, dit-on, étant une
seconde nature.


Arrivé en haut de l’escalier, avant d’entamer la descente, je vis une
chose un peu claire qui se devinait bien plus qu’elle ne se voyait ; pour
me rassurer, je pensai qu’il s’agissait du chat blanc qui rôdait souvent
dans les parages.


En proie d’un pressentiment, qui compte tenu des lieux, de
l’environnement et de l’obscurité ne pouvait être que sombre, j’entamai
la descente. La tâche claire ne bougeait pas. Peut-être s’agissait-il d’une
feuille de papier, d’une page de journal que le vent avait transportée en
cet endroit. De tout cela, je ne réussissais pas à m’en persuader,
continuant ma descente jusqu’à ce que mon pied ne se posât pas sur
une marche, mais sur quelque chose de mou. Je réalisai avec horreur
que je marchais sur un être humain, plus précisément sur le ventre de
quelqu’un qui, en cet endroit, ne pouvait être que mort. Aucun cri,
aucune plainte !


Mes cheveux se dressèrent sur ma tête , remontant l’escalier à la
vitesse de l’éclair. Je n’avais plus soif ; l’eau pouvait couler, plus envie
de boire, ne pensant qu’à retourner au plus vite au fournil, scrutant
l’obscurité pour bien m’assurer que personne ne se trouvait aux
alentours.


A l’ouvrier avec lequel je travaillais (Georges Laborie) surpris de me voir
revenir presque essoufflé, si rapidement et sans eau, je racontai très
rapidement les quelques instants que je venais de vivre… décidant sur le
champ « d’aller voir »… munis de nos « nach auweis » (laisser-passer de
nuit) indispensables pour circuler entre vingt-deux et cinq heures. Mais
nous n’avions aucune lampe électrique ; qu’à cela ne tienne ; pour aller
au « Durdull » nous ferions un crochet par la boulangerie RAMON, ce qui
n’allongeait guère le trajet ; ils auraient probablement une lampe. Les
deux ouvriers de cette boutique (un Espagnol et l’Arlésien René Brunet)
mis au courant, se joignirent à nous.


Arrivés sur les lieux, la « chose blanche » n’avait pas bougé. Nous nous
sommes approchés, descendant l’escalier marche après marche,
lentement et sans bruit, en silence total… jusqu’à la tache claire qui
attirait le regard, pour constater qu’effectivement un corps humain était
étendu en travers, sur une marche. La « chose claire » était un maillot
de corps blanc dont il était revêtu.


C’était un Allemand !!


Il portait son pantalon d’uniforme. Nous nous sommes bien gardés de le
toucher. Était-il mort ?


Nous n’avons pas cherché à le savoir… sachant nous-mêmes que s’il
était mort et que nous soyons surpris sur les lieux, c’était nous qui
risquions d’être des vivants en sursis. Nous sommes tous les quatre
repartis dans le plus grand silence, et très vite.
Vers les six heures, lorsqu’il faisait grand jour, je suis retourné sur les
lieux. Tout était normal. L’homme n’y était plus. Aucune trace de sang ou
autre sur les marches de l’escalier.


J’ai rempli ma bouteille d’eau fraîche tout en me remémorant les
événements de la nuit.


Cet Allemand, probablement un officier, était certainement un de ceux
qui résidaient à l’hôtel des Glycines dont une partie semblait
réquisitionnée à leur profit !


Était-il mort ? ou s’agissait-il de quelqu’un qui, après avoir un peu trop
forcé sur la dive bouteille, était allé au « Durdull » prendre le frais,
s’était allongé sur une marche et bercé par le bruit de l’eau, s’était
endormi ?


Des décennies plus tard, descendant jusqu’à cette source, que mes
souvenirs ressurgissent, je me pose toujours la question.


Ni le lendemain, ni les jours suivants, aucun de nous ne fit allusion à
cette histoire… Car, si c’était quelqu’un cuvant très près de l’eau un
excès d’alcool, ce n’était pas grave ; mais s’il s’agissait d’un défunt et
que ses collègues l’aient ensuite discrètement enlevé pour le ramener en
Allemagne, mieux valait que personne ne sache que nous étions sur les
lieux. S’il était simplement endormi, eh bien, j’étais le seul Arlésien et
certainement la seule personne du département, à avoir, en pleine
occupation, marché sur le ventre d’un officier allemand vivant !!


Quelques vingt ans plus tard, je racontai cette anecdote à un ami. Après
m’avoir religieusement écouté, il me dit : « tu avais des témoins ; tu
aurais dû faire homologuer. Ça t’aurait peut-être valu la médaille de la
Résistance. J’en connais qui l’ont eue pour bien moins que cela ! »
Et nous partîmes tous deux d’un immense éclat de rire !!


LE ROSSIGNOL


Quand je suis à Arles, à la placette d’Avall, je m’arrête un instant. Un
souvenir très doux me vient à l’esprit. Un souvenir de l’époque où je
travaillais tout près, uniquement la nuit puisque j’étais boulanger.
Certains soirs d’été, lorsque l’avancement du travail le permettait,
j’allais quelques instants prendre le frais sur la placette, seul, dans le
silence le plus absolu. Ce que j’aimais par-dessus tout, ces soirs-là,
quand tout était calme, quand les gens, morts de fatigue, dormaient
comme des trépassés, quand le parfum délicat des roses et des oeillets
se mêlaient aux senteurs plus entêtantes des tilleuls, quand la voie
lactée là-haut, très haut, bien au-dessus de ma tête paraissait
accrochée, en travers de la vallée, comme une guirlande, c’était
d’écouter chanter le rossignol. Je me disais que boulangers et rossignols
étaient faits pour se comprendre puisque ni les uns ni les autres ne
dormaient la nuit.


Soudain, le chant parfait s’élevait, se modulait, roulait, s’atténuait, se
déchaînait et décroissait comme un sanglot.


Je retenais mon souffle ! Je savais que bientôt, au loin, un autre
rossignol répondrait et que son chant me parviendrait très pur, en
sourdine à cause de la distance… et je restais quelques instants à
écouter ce chant mélodieux et lointain qui me parvenait comme un
message ; puis mélancolique, après un dernier regard vers le ciel et vers
la masse imposante de la montagne toute proche, je retournais au
fournil…


NOSTALGIE


Plus d’un demi-siècle plus tard, Arles, mon village, le village de mon
enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse, Arles, berceau de mes
souvenirs, a bien changé.


Progressivement, le coeur de la commune, le coeur du vieil Arles dont les
rues s’ordonnaient autour de l’église, du clocher, du cloître gothique, de
la place et de la tour Sant Salvador, prolongé à l’est et à l’ouest par les
deux « Barris », celui d’Amont et celui d’Avall, s’est dépeuplé, perdant un
grand nombre d’habitants et une grande partie de son âme.


Des lotissements nouveaux sont apparus en des endroits où on ne les
attendait pas : le petit et sympathique hameau du Pont-neuf a disparu,
englobé au milieu des constructions nouvelles qui lui ont ravi jusqu’à son
nom. « Pont neuf » remplacé par « Pla Bernadou »…
Les jardins situés derrière « le château » ont disparu, remplacés par une
kyrielle de constructions et la gendarmerie.


Un village nouveau est apparu dans le triangle formé par les routes de
Prats, St Laurent et de Corsavy. Sur les lieux où s’entassèrent en 1939,
dans le froid et la neige, les Espagnols de la « retirada », désireux de
retourner dans cette Espagne, leur Espagne que Franco venait de
conquérir…


Arles, le vieil Arles, celui qui permettait en été, à la jeunesse locale,
filles et garçons, avant l’avènement de la télévision, de passer les
soirées embaumées et joyeuses en faisant des « tours de ville » :
placette d’Avall, route nationale, placette d’Amont, la « douane », rue du
« Durdull », Glycines, Joc de Pilota, placette d’Avall, s’est enfui à
jamais…


La vie a changé !!
Autre temps, autres moeurs !
Seuls, les souvenirs restent !
On se souvient du passé ; on ne le ressuscite pas !
Hélas !!


LE GRAND DÉPART, «L'ADIEU»


Jusqu’au milieu des années 30 (1930), Arles n’avait qu’un seul cimetière ;
celui qui fait partie intégrante de l’agglomération et qu’aujourd’hui, bien
qu’il soit et depuis longtemps réutilisé, on persiste à appeler « le vieux ».
Lors des obsèques qui se déroulaient toujours le matin, le cercueil était
véhiculé à la main par un groupe de huit hommes qui alternaient.
Exceptionnellement, par des jeunes gens ou des jeunes filles, si le
défunt(e) était un enfant ou un adolescent(e).


La distance séparant l’église de ce cimetière n’est pas énorme et
devient d’autant plus réduite qu’au lieu d’emprunter le tronçon de « l’ex
nationale » de la placette d’Avall, le cortège funèbre traversait l’église
de St-Sauveur (Sant Salvador) dont une des portes latérales débouche
sur l’entrée du cimetière.
Cercueil posé sur quatre chaises, les porteurs faisaient souvent une
pause dans cette église qui n’appartenait ni à la commune, ni à la
paroisse, ni à l’évêché et pourtant de laquelle s’élève le clocher-tour,
haut de trente-cinq mètres, qui depuis des siècles, avec ses cloches
sonnant les heures (pic et repic) les demies, les quarts et les trois
quarts, rythment la vie arlésienne.


La composition du cortège, son ordonnance, était immuable et scindée
en deux parties bien distinctes.


En tête, l’asquellette, avec, tous les dix ou douze pas, ses trois coups
obsédants et lugubres, puis le curé revêtu de ses habits sacerdotaux,
lisant ou faisant semblant de lire son bréviaire que depuis le temps il
devait connaître par coeur, encadré par deux enfants de choeur, que, sur
présentation d’une demande, l’instituteur avait libérés, porteurs, l’un de
la croix, l’autre du seau d’eau bénite dans lequel trempait le goupillon.
Ensuite, par rangs de trois ou quatre, les hommes et uniquement les
hommes en tête desquels le « DEUIL » ; premier, deuxième et troisième
deuil selon le lien de parenté qui les unissait au défunt… et à quelques
pas derrière, la dernière rangée d’hommes, les femmes avec la même
hiérarchie dans la douleur et la parenté, toutes ou presque, la tête
recouverte d’une mantille ou d’un voile noir. Les femmes du « premier
deuil » faisaient exception à la règle et portaient parfois un chapeau
(noir) auquel était fixé une voilette qui leur cachait entièrement le
visage.


Lorsqu’il s’agissait de certaines veuves, il y avait toujours quelque
mauvaise langue qui prétendait que la voilette était destinée à cacher
des yeux qui ne pleuraient pas !!


Après la descente en terre ou l’entrée du cercueil dans la tombe et deux
coups de goupillon rapides et précis pour une ultime bénédiction
destinée à faciliter l’entrée de l’âme du défunt(e) au paradis, comme une
mère poule rassemblant sa progéniture, le curé rassemblait ses enfants
de choeur et bréviaire dans la poche ou sous le bras, à grandes
enjambées, regagnait l’église et sa cure ! Pour lui et les enfants de
choeur, ravis d’avoir échappé à deux heures de classe, c’était terminé.
L’oraison funèbre, souvent un tissu de mensonges ou au mieux une
évidente altération de la vérité, ne les intéressait pas.


Lorsqu’il s’agissait d’un « trou », l’assistance défilait devant cette fosse
béante, jetant sur le cercueil une poignée de terre, de cette terre
arlésienne si légère…


Une particularité s’attachait à certains enterrements. Je ne sais pas s’il
s’agissait d’une particularité locale ou d’une coutume fort répandue dans
le département ?? Quand il s’agissait d’un enterrement civil, et ce n’était
pas exceptionnel, chez les anciens on parlait toujours et encore « d’els
republicans i els carlins » (les républicains et les royalistes) ajoutant
parfois avec mépris « tota aquesta carlinaille » (toute cette gent
royaliste), républicains ou royalistes qu’on distinguait du premier regard
à la couleur de la « faixa » (ceinture de flanelle) qui entourait la taille,
rouge pour les uns, bleue ou violette pour les autres, on ne se rendait
pas directement au cimetière comme aujourd’hui.


Le cortège funèbre au complet quittait la maison mortuaire empruntant
les rues les plus importantes débouchant sur la place de laquelle on
faisait complètement le tour. Cette place, dont le disparu avait conservé
tant et tant de souvenirs ; cette place, centre de toutes les
réjouissances locales –carnaval, Sant Joan, Festa major, festa petitac’était
le dernier adieu du défunt, car cette place était un symbole !
Et puis, disait la « vox populi » arlésienne, pleine de bon sens et de
respect, ce n’était pas parce qu’on n’allait pas à l’église, parce qu’on
était un mécréant qu’on devait être porté en terre comme un chien !
Avec la mise en service du nouveau cimetière (Bonabosc) et comptetenu
de son relatif éloignement, la municipalité fut obligée de faire
l’acquisition d’un corbillard ; un vrai corbillard avec un caparaçon pour le
cheval.


Il y avait à Arles trois charretiers professionnels : Marcel Saunières,
Martin Garrigue et Lucien propriétaire du cheval dont curieusement le
nom était « Waterloo ».


Pendant quelques dizaines d’années, Marcel et Martin se partagèrent la
tâche. « Waterloo » ne participa jamais à ces ultimes cérémonies…
Puis la motorisation est arrivée ; chevaux et corbillard ont été relégués
aux oubliettes… ; chose impensable auparavant, on se mit, en été, à
participer à des obsèques en « bras de chemise »…


Ainsi va la vie, dont la mort, qui en fait partie, en est …
l’aboutissement !!


REMERCIEMENTS


Je remercie chaleureusement Monsieur René Bantoure, maire de la commune,
Madame Eliane Morley qui a transcrit le manuscrit et surtout Monsieur Jean
Pla-Sabadell, sans lesquels ces quelques pages n'auraient jamais vu le jour.
Roger Rudelle

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